La valence différentielle des sexes, le legs de Françoise Héritier

Françoise Héritier est décédée le 15 novembre 2017, à 84 ans ; l’occasion pour Osez le Féminisme ! de revenir sur les apports essentiels des travaux de cette chercheuse émérite.

Françoise Héritier, directrice d’étude à l’EHESS, titulaire de la chaire d’anthropologie au Collège de France, a consacré sa carrière à répondre à la question essentielle :  « Quel est le fondement de la hiérarchie entre les sexes ? »

« Valence différentielle des sexes »

L’anthropologue constate que c’est l’observation de la différence des sexes (différences anatomiques et physiologiques) qui est au fondement de toute pensée, et qui conduit à une classification binaire : « La plus importante des constantes, celle qui parcourt tout le monde animal, dont l’homme fait partie, c’est la différence des sexes (…) Il existe de l’identique et du différent. Toutes les choses vont ensuite être analysées et classées entre ces deux rubriques. (…) Dans toutes les langues, il y a les catégories binaires qui opposent le chaud et le froid, le haut et le bas, l’actif et le passif, le sain et le malsain… » Et ces catégories binaires sont rattachées au masculin et au féminin, et sont culturellement hiérarchisées : « L’observation ethnologique nous montre que le positif est toujours du côté du masculin, et le négatif du côté du féminin. Cela ne dépend pas de la catégorie elle-même : les mêmes qualités ne sont pas valorisées de la même manière sous toutes les latitudes. Non, cela dépend de son affectation au sexe masculin ou au sexe féminin. (…) Par exemple, chez nous, en Occident, « actif » (…) est valorisé, et donc associé au masculin, alors que « passif », moins apprécié, est associé au féminin. En Inde, c’est le contraire: la passivité est le signe de la sérénité (…). La passivité ici est masculine et elle est valorisée, l’activité – vue comme toujours un peu désordonnée – est féminine et elle est dévalorisée. » Si le système de représentations symboliques du masculin et du féminin est variable selon les époques et les pays, alors ces différences sont culturellement construites, c’est à dire qu’elles ne sont pas « naturelles ». Cette construction sociale binaire a pour invariant l’affirmation de la supériorité du masculin sur le féminin, depuis les origines de l’histoire de l’humanité.               

L’anthropologue, reprenant la suite des travaux de Claude Lévi-Strauss, ajoute au « tripode social », que sont la prohibition de l’inceste, la division sexuelle des tâches, et l’instauration d’une forme reconnue d’union sexuelle, ce qu’elle nomme valence différentielle des sexes, au fondement de la domination masculine.

Du « privilège exorbitant d’enfanter » comme socle de la domination

Dès les origines, l’humanité s’étonne de la capacité des femmes à enfanter des enfants identiques à elle-même (les filles) et des enfants différents (les garçons). Françoise Héritier déclare « Pour se reproduire à l’identique, l’homme est obligé de passer par un corps de femme. Il ne peut le faire par lui-même » Ce « privilège exorbitant d’enfanter » qu’ont les femmes va être le socle de leur domination, puisqu’il est nécessaire alors pour les hommes, de « s’approprier leur fécondité, de se les répartir entre hommes, de les emprisonner dans des tâches domestiques liées à la reproduction (…), et simultanément, de les dévaluer » pour mieux les assujettir à leur soumission. Fréquemment, la femme est comparée à une « matrice » ; Aristote compare le corps de la femme à une « matière » qui ne serait dominée et maîtrisée que par la force du pneuma de la semence masculine.  

Cette appropriation de la fécondité féminine se double du confinement nécessaire à son efficacité : « affectation à des tâches répétitives d’entretien, devoir d’obéissance aux mâles, mise à l’écart des zones du savoir et du pouvoir, négation du statut de personne apte à décider de son sort. »

La lutte pour la possession des corps féminins

La domination masculine s’exerce aussi par la violence sexuelle. « Le corollaire de l’appropriation de la fécondité féminine est une lutte obligée et nécessaire entre hommes pour la captation individuelle de la sexualité des femmes » Les hommes se sont échangés les corps des femmes, soit d’une manière socialement « policée » par le mariage. Françoise Héritier déclare à ce propos : « L’échange réalisé par des hommes, entre eux, des corps de leurs filles et de leurs sœurs dont ils sont les propriétaires, permet d’établir, toujours entre hommes, des liens durables de sociabilité, ces corps de filles et sœurs, devenant entre d’autres mains des corps féconds d’épouses ». La lutte pour l’accès aux corps féminins peut prendre un tour plus brutal avec le viol. Le viol s’appuie sur l’idée patriarcale, profondément ancrée dans toutes les sociétés, de l’existence de pulsions masculines irrépressibles. Ces pulsions justifient l’accaparement du corps des femmes. L’anthropologie l’analyse ainsi : « tout corps de femme qui n’est approprié, gardé et défendu par un propriétaire dont le droit est fondé sur la filiation et l’alliance (…) appartient potentiellement à tout homme dont la pulsion sexuelle est à assouvir ». Elle dénonce ici l’acceptation sociale du viol, mais également du rapt, de la prostitution dans notre société patriarcale.

De cette analyse de la domination masculine, surgit que un double mouvement entre la biologie et le social. La différentiation sexuée, c’est à dire les différences biologiques, est à la base de la volonté des hommes de dominer les femmes. La « valence différentielle des sexes », qui est une construction sociale de la hiérarchie sexuelle, est l’outil permettant d’asseoir cette domination.

Et aujourd’hui ?

Ces conclusions, qui s’appuient sur l’étude anthropologique, l’examen des mythes, récits, et littérature qui fondent nos croyances les plus profondes et nos systèmes de représentation, sont  développées dans « Masculin / Féminin I, la pensée de la différence ».

Dans le second tome « Masculin / Féminin II, Dissoudre la hiérarchie », la célèbre chercheuse refuse la fatalité historique de la sujétion des femmes, et dresse le tableau des conditions de l’émancipation féminine.

L’enjeu politique est ici de « dissoudre la hiérarchie », mais pas la différentiation entre les sexes.

En premier lieu, la conquête des droits reproductifs et sexuels en cours (accès à la contraception, l’IVG) est une révolution, car, pour la 1ère fois dans l’histoire de l’humanité, les femmes peuvent décider quand et si elles veulent des enfants, s’extrayant du pouvoir masculin de contrôle de la fécondité. Une autre lutte essentielle est la lutte contre l’appropriation sexuelle des hommes du corps des femmes, par le viol et tout type de violences sexuelles comme la prostitution. Logiquement, Françoise Héritier a toujours soutenu une position féministe contre la prostitution, contre la GPA, et contre tout accaparation ou marchandisation du corps des femmes. Ainsi, elle rappelle : « Défendre le droit des femmes à se vendre, c’est masquer le droit des hommes de les acheter ».

Céline Piques