Abolition de la prostitution : tout comprendre

Le 28 mars dernier, l’antenne isèroise d’Osez le Féminisme ! organisait une conférence-débat sur l’abolition de la prostitution en présence de Rosen Hicher, survivante de la prostitution, et de deux membres de l’Amicale du Nid. Elise Volluet et Clémentine Amiot.

Une boîte à question était à disposition des personnes présentes afin que nous puissions apporter des réponses à celleux qui n’oseraient pas prendre la parole ou n’en auraient pas le temps.

Les voici :

Q : Quelles sont les différentes législations concernant la prostitution ?

  • Le prohibitionnisme

Interdit la prostitution qui est un délit. Les acteurs-trices de la prostitution sont poursuivi-e-s et sanctionné-e-s, mais ce sont surtout les personnes prostituées qui sont visées pour atteinte à l’ordre public. Si cette législation n’existe plus en Europe aujourd’hui, elle est en vigueur dans la plupart des États américains ou encore en Chine. Elle vise à punir les actes de racolage, de prostitution et de proxénétisme. Loin de mettre un terme à la prostitution, ce système a plutôt pour conséquences son exercice clandestin, et criminalise les personnes prostituées lorsqu’elles décident de sortir de la prostitution, interdite.

  • Le reglementarisme

Cette théorie est née dans les années 1830 avec le médecin Alexandre Parent-Dûchatelet. Le courant réglementariste confère à la prostitution une utilité sociale et la considère comme un élément indispensable de la sexualité masculine « normale ». La réglementation aura pour conséquence la création de lieux clos et contrôlés par l’administration médicale et policière (lié à l’hygiénisme) C’est ce modèle, dit français, qui fut étendu à l’Europe par le Code Napoléon (1804)

  • L’abolitionnisme

Interdit et poursuit le proxénétisme, les maisons closes et le racolage. Né en Grande-Bretagne, à la fin du XIXe siècle, le mouvement abolitionniste n’avait pas au départ pour objectif d’abolir la prostitution mais de mettre un terme à la réglementation qui obligeait les prostituées à se soumettre aux contrôles médical et policier. Fondée par Joséphine Butler en 1875, la Fédération abolitionniste internationale obtint cela en Grande-Bretagne dès 1886.

En France, ce mouvement se traduit par la loi du 13 avril 1946 (loi dite Marthe Richard) qui interdit les maisons closes, supprime le fichage et renforce les sanctions contre les proxénètes.

Les principes du courant abolitionniste sont reconnus en 1949 par la convention de Genève « pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui » : « La prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine ». Signée par plus de 70 pays, dont la France qui l’a ratifiée en 1960.

Entre 1946 et 2003, la France a été considérée comme un État abolitionniste. Toutefois, comme d’autres États dits abolitionnistes, aucune réflexion de fond n’a vraiment été menée pour permettre à terme une réelle abolition de la prostitution. A partir de 2003 avec les lois de racolage passif, la France prend des mesures prohibitionnistes. 

Le néo-abolitionnisme ajoute la pénalisation des clients des personnes prostituées, sans poursuivre ces dernières. Des mesures d’accompagnement à des alternatives à la prostitution sont également prévues. C’est le cas en France depuis 2016 et l’adoption de la loi pour l’abolition de la prostitution : les personnes prostituées ne sont plus coupables et beaucoup de mesures sont prises pour les aider à sortir de la prostitution. La charge pénale est inversée sur les clients.

 

Q : Pour certaines, la prostitution peut être un choix, que faites-vous de ces personnes ?

L’idée que la prostitution peut être choisie par un infime pourcentage des personnes prostituées nie ou minore sacrément les mécanismes de domination. Pour nous, la question du choix n’est pas un argument suffisant. On peut aussi choisir d’immigrer dans des conditions terribles ou d’aller travailler à la mine pour rien du tout, ce n’est pas satisfaisant. Le choix est ici contraint par des choix financiers : pas d’autonomie sexuelle. Le concept de CHOIX met l’accent uniquement sur la dimension individuelle et occulte le système d’exploitation qui tourne à plein.

Osez le féminisme, à aucun moment, ne nie la parole des individus. Nous ne sommes pas contre les personnes prostituées mais contre un système d’oppression. Quel modèle de société voulont nous défendre ? Un modèle ou les hommes peuvent payer pour accèder aux femmes ? Non.

 

Q : Avez-vous des retours des pays ayant adopté des positions réglementaristes ou abolitionnistes ?

  • Les pays réglementaristes :

On peut noter que la ville d’Amsterdam constatait très récemment l’échec de sa politique : « DE 50 À 90 % des « travailleuses » actives derrière les vitrines ou dans les « salons de massage » le feraient sous la contrainte. Et dans le quartier De Wallen, la célèbre « zone rouge » d’Amsterdam, seules 2 % des quelque 6 000 prostituées avouent aimer leur travail, a indiqué une enquête.

  • Augmentation de l’emprise du crime organisé sur la prostitution

Là où le système prostitueur devient légal et reconnu, la prostitution clandestine progresse d’autant.

  • Croissance de la prostitution

Dans l’état de Victoria, en Australie, les bordels légaux sont passés de 40 en 1989 à 94 en 1999. Le problème inhérent à la légalisation est qu’il légalise un seul secteur de la prostitution. Quand ce secteur se développe, le secteur illégal en fait autant, que ce soit les bordels illégaux ou la prostitution de rue. La légalisation ne fait pas disparaître la prostitution de rue ni les dangers qui y sont liés. On a même enregistré une augmentation significative dans le Victoria avec des niveaux plus élevés de viols et de violences.

  • La prostitution des enfants

L’organisation des droits de l’enfant à Amsterdam estime qu’il y a aujourd’hui plus de 15.000 enfants, en majorité des filles, dans la prostitution, soit une augmentation de +11 000 depuis 1996.

  • Violence continue

Un rapport de l’Institut Australien de Criminologie concluait en 1990 que beaucoup de prostituées couraient de grands risques de violence dans les bordels légaux.

  • Danger pour santé

D’une part, le PCV, association d’aide aux prostituées, a montré que les contrôles accrus avaient poussé beaucoup de femmes dans le secteur illégal, où il y avait un risque plus grand d’infection par le HIV, et un accès limité au collectif et à son aide.

  • Persistance du stigmate

Selon des prostituées néerlandaises, loin d’enlever le stigmate, la légalisation les rend plus vulnérables en les contraignant à renoncer à leur anonymat.

  • L’exemple de la Suède

En janvier 1999, Suède a été 1er pays au monde à incriminer l’achat d’actes sexuels (pénalisation des clients, alors que les prostituées ne sont pas poursuivies). L’achat d’acte sexuel est punissable d’une amende et/ou une peine de 6 mois d’emprisonnement. Seules des amendes ont été prononcées pour le moment, et 650 personnes condamnées. L’objectif est essentiellement pédagogique et dissuasif. Le résultat est là : avant la loi, 13 % des hommes sondés se disaient clients de personnes prostituées, contre 7 % aujourd’hui. On observe une diminution de la prostitution de rue de moitié depuis 10 ans (alors qu’au même moment, la prostitution de rue augmentait au Danemark, en Norvège et en Finlande).

Existe-t-il une migration de la prostitution vers Internet ? Il est difficile de faire la part des choses entre le boom d’Internet et les effets de la loi. Mais les données disponibles montrent que la prostitution par Internet n’a que peu augmenté en Suède (étude de l’agence nationale des affaires sociales). Les chiffres sont bien inférieurs à ceux de la Norvège ou du Danemark. Un élément supplémentaire confirme cette absence de report sur Internet. Lorsque la Norvège a interdit, à son tour, l’achat de prestations sexuelles, le 1er janvier 2009, les recherches sur Internet portant sur les termes « escort » et « eskorte » ont diminué et continuent à décroître depuis, signe que l’interdit a été compris et accepté. De manière générale, il n’y a pas d’augmentation de la prostitution en Suède, et il y a même diminution. C’est un cas unique dans l’espace européen, tous les autres pays ont connu une augmentation voire une explosion de la prostitution. Les réseaux criminels renoncent à s’installer en Suède (prouvé par les écoutes téléphoniques de la police des proxénètes). La loi est globalement acceptée par l’opinion publique (71% en 2008, contre 33% en 1996), et cette loi fait maintenant consensus sur la scène politique.

Les critiques faites à la loi ne portent pas sur la loi en elle-même mais sur son application : « pour mieux mesurer les effets de la loi, il aurait fallu mener une évaluation statistique de la prostitution en amont, qu’il aurait été nécessaire de mettre en œuvre, parallèlement à la pénalisation des clients, des moyens financiers supplémentaires en direction des personnes prostituées et qu’il aurait fallu davantage faire attention au risque de stigmatisation des personnes prostituées. » (rapport Bousquet, audition de Mme Pye Jakobson, porte-parole de l’association Rose Alliance)1

 

Q : La prostitution peut-elle être un travail comme un autre ou de l’empowerment pour les femmes ? :

Pour nous, le corps doit être hors du marchand. On considère que certaines relations humaines doivent échapper à la marchandisation : les relations affectives, la gestation et également les relations sexuelles. Les rapports sexuels sont le lieu par excellence du patriarcat. Il se maintient en contrôlant la sexualité des femmes. Les femmes sont des objets et les hommes des sujets. L’existence en soi du trafic sexuel et de la prostitution sont un frein à deux choses : liberté sexuelle et l’égalité femmes – hommes. 

Nous ne militons pas pour la liberté sexuelle absolue. La liberté s’arrête où commence celle des autres. La liberté sexuelle pour être émancipatrice, doit reposer sur l’égalité : désir, plaisir. La liberté existe quand il n’y a pas de nécessité pour la personne de faire quelque chose. Karl Marx déclarait : « la liberté se trouve au delà de la nécessité ». La liberté sexuelle ne peut donc entrer dans la nécessité, sinon, ce n’est plus de la liberté.

Accepter de réglementer la prostitution sur le modèle néerlandais ou lAllemagne, signifie donner institutionnellement corps au modèle archaïque dominant qui accorde aux hommes des droits essentiels sur le corps des femmes. Les conséquences sur les personnes prostituées sont bien plus violentes que pour un travail pénible et répétitif. Dès l’entrée dans la prostitution jusqu’à la tentative de sortie, la violence est omniprésente. Le risque quotidien de violences présent à chaque rencontre avec un client. Personne ne souhaite pour son enfant qu’il ou elle soit prostituée plus tard.

– « Selon une étude menée dans neuf pays et publiée dans The Journal of Trauma Practice, 71% des personnes prostituées auraient subi des agressions physiques, 68% répondraient aux critères diagnostiques du SSPT (syndrome post-traumatique). Ce taux de SSPT est comparable à ceux qu’on observe chez les anciens combattants, les femmes battues ou violées, et les victimes de torture.

78% des personnes prostituées ont été victimes de viol par des proxénètes et des clients.

Les meurtres sont fréquents. Les personnes prostituées sont tuées ou violées par un client-prostitueur ou un proxénète.

 

Q : Pourquoi définissez-vous la prostitution comme un viol tarifé ?

Tant qu’un acte n’est pas désiré par les deux (ou trois ou quatre…) personnes c’est un viol. Une personne prostituée consent à cet acte par nécessité financière mais ne désire pas l’homme face à elle, elle ne le choisit pas.

 

Q : Que pensez-vous de l’accompagnement sexuel pour les personnes handicapées ?

Libérer sexuellement les personnes en situation de handicap ne doit pas se faire au prix de la mise à disposition d’autres personnes, en l’occurrence souvent des femmes, mais à accepter la sexualité de ces personnes et autoriser notamment qu’elles puissent avoir des partenaires sexuels ou de vie dans les établissements d’accueil.

 

L’Equipe d’Osez le féminisme 38,

 

Et pour aller plus loin :
-Le livre PROSTITUTION d'Osez le Féminisme 
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=42005

-l'article de Place Grenet qui relate la rencontre à Grenoble
http://www.placegrenet.fr/2017/03/30/prostitution-rosen-hicher-survivante-abolitionniste-temoigne-face-aux-etudiants/130131
-la campagne d'Osez le Féminisme ! STOP AGRESSEURS et son tract sur la prostitution