Le banal harcèlement de rue de la joggeuse

J’aime courir dehors, en plein air, en plein jour mais surtout… j’aime courir la nuit.

Courir le soir, c’est mon espace de liberté. La Ville devient plus calme. Moins de bruit mais surtout moins de mouvement. Le rythme soutenu des voitures ralentit enfin. C’est le moment où on entend le vent dans les arbres et où on sent l’air frais enfler nos poumons. Je parcours le parc, paisible.

Mais il faut se dépêcher, un type devant moi se retourne sans cesse. Cela fait peut être la 10e fois en trois minutes qu’il se retourne pour me regarder. Je fends l’air froid de deux doigts majeurs, en l’air, bien droits, ils se retournent et les voit. Vite, vite, je prend le chemin à droite et je le sème. Connard.

Plus loin, il y a une bande de jeunes hommes qui me dévisage de haut en bas pendant que mes petits pieds tapent le béton. Mon esprit analyse la situation très vite:  «S’ils m’agressent, je peux toujours sauter à l’eau, à gauche ; elle n’est pas gelée ; je peux faire facilement 20 mètres pour rejoindre le lopin de terre là bas ; sinon je peux hurler de toute ma voix. Ou courir plus vite. Oui, je vais juste courir plus vite et aviser. » Personne ne me dit rien. Et je continue mon chemin soulagée.

Enfin, ma course est terminée ; j’arrive près de mon appartement. Et comme d’habitude quand je fais dos aux automobilistes, dans mon legging de sport, c’est la fanfare de klaxons. À chaque retentissement, poussée d’adrénaline: « Faites que cette fichue voiture ne s’arrête pas ».

Quand je suis chanceuse, personne ne s’arrête. Parfois, des bandes de rigolos ralentissent et je les réprimande. La plupart du temps, les garçons s’en vont.

Une fois une voiture, dans laquelle se tenait un homme seul, penché vers moi, s’est immobilisé à ma hauteur : que faire? Pas le temps de réfléchir, j’aboie : « Je ne vous ai pas adressé la parole, Monsieur. Laissez moi tranquille ou j’appelle la police. » Il hésite à me suivre, je le vois à son regard, mais il continue à avancer un peu, à un rythme lent. Alors j’explose : « J’appelle la police ! J’appelle la police ! ». Il est parti.

Rentrée chez soi, enfin. Se dire : c’était une bonne course, la nuit était fraîche. Ca a été, pas d’histoires.

Depuis l’année dernière, j’ai acheté une lampe frontale pour courir dans le noir, mais j’hésite toujours à l’allumer quand il fait nuit. Quand on est une femme, est-il préférable de se faire voir ou non? Ne vaut il mieux pas courir dans l’ombre? Avec le temps, j’en ai presque conclu que oui. Alors je cours sans brassard fluorescent et sans lampe frontale.

Si les hommes pouvaient imaginer le poids qui pèse sur nos épaules. Je ne connais pas une joggeuse, qui n’a pas déjà eu peur, une joggeuse qui n’a pas tout anticiper afin de sortir : le chemin pas trop sombre, la couleur des habits pas trop visibles, le téléphone bien à portée de main en cas de menace, et les clés dans la poche, une coincée entre chaque doigt, pour se défendre en cas d’attaque.

A quand la fin de nos peurs ?!

Juliette Claudel