Sexisme et savoir

Sexisme dans l’université des savoirs

Les lieux de production des savoirs comme les universités ou les centres de recherche, sont le théâtre de rapport de pouvoir. Ces lieux sont donc également des lieux de (re)production des hiérarchies de genre. Entre une étudiante et son tuteur ou son directeur de thèse, entre personnel d’enseignement et de recherche de niveaux différents, entre l’ingénieure et son patron… on connaît de mieux en mieux les violences sexistes que ces rapports de pouvoir peuvent engendrer. Ce que l’on sait moins cependant, c’est que le contenu même des savoirs produits dans de tels lieux sont sexistes et, in fine, participent globalement de la perpétuation du patriarcat[1], du système de classe, de « race », et autres[2].

Prenons un exemple que nous connaissons tou-te-s. On apprend au collège que la fécondation se fait par la rencontre d’un ovule et d’un spermatozoïde. Le spermatozoïde est actif, il bouge avec sa petite flagelle, il fait la course avec ses congénères, bref, pas moins viril que le spermatozoïde. A l’inverse, le très féminin ovule attend bien sagement qu’on vienne lui demander de faire ce pour quoi la nature l’a créé, il lui manquerait presque la poupée rose et la dînette. La réalité est en fait beaucoup plus complexe, les spermatozoïdes sont pris dans des fluides qui les font avancer (flagelle ou non) tandis que l’ovule prétendument passif est le lieu d’innombrables réactions chimiques. Mais avant que l’on découvre ces derniers éléments, les biologistes ont par défaut prêté au spermatozoïde et à l’ovule des qualités du masculin et du féminin de la société dans laquelle ils vivaient, ont rempli les vides de leurs théories d’éléments qui leur paraissaient évidents mais qui relevaient en fait de constructions sociales genrées.

Les savoirs considérés comme féminins, plutôt collectifs et oraux, « naturellement » transmis de mère en fille, n’ont été par exemple que tardivement mathématisés, contrairement aux savoirs masculins, individuels (et donc rationnels) et écrits (et donc objets d’érudition et de cultures savantes)[3]. Depuis ceux des femmes mystiques qui entraient en conflit avec ceux des théologiens, ceux des sorcières qui entraient en conflit avec ceux des médecins par exemple, jusqu’aux connaissances traditionnelles des laveuses, des couturières et des cuisinières[4], ne pas prendre les savoirs dits féminins en compte institutionnellement, ne pas les rendre scientifiques, a justifié au nom de leur nature la mise à l’écart des femmes des lieux de pouvoir.

A l’inverse, rendre scientifique, c’est aussi acquérir un certain pouvoir sur des savoirs faire et les politiser. Ainsi, les femmes ont été dépossédées de leurs connaissances et savoirs faire quand ils ont été rationalisés au profit d’un marché capitaliste, dont les mécanismes se veulent dépolitisés mais qui a besoin pour fonctionner la reproduction voire l’aggravation des inégalités de genre.

A propos du livre de Michèle Le Doeuff, Marie Ploux écrivait en la citant : « C’est une question de justice : il faut reconnaître « la réalité et la liberté de toute femme », l’accès égal des femmes aux sciences serait bénéfique pour tous, mais d’abord pour elles. « On doit aussi et d’abord prendre les femmes elles-mêmes ‘comme des fins’. Tant que la communauté scientifique ne sera pas égalitaire et joyeusement mixte, des pistes et des idées d’applications utiles aux femmes seront peut-être négligées et perdues tous les jours. »[5]. On ne saurait mieux dire.

Jean-Marie Coquard

feministoclic femmes et savoir


Références : 

[1]Sandra Harding, « The Science Question in Feminism », Cornell University Press, 1986.

[2]Maria Puig de la Bellacasa propose une introduction aux « feminist epistemologies » ou « feminist standpoint » (épistémologies féministes et la théories du point de vue féministe) dans « Les savoirs situés de Sandra Harding et Donna Haraway. Science et épistémologies féministes », L’Harmattan, 2014. Sandra Harding a d’abord montré le lien entre le contenu des savoirs scientifiques et le patriarcat, puis avec le système raciste. Elle cherche à définir ce que serait une science féministe et postcoloniale. Nancy Hartsock, dans une veine marxiste, établit une relation entre savoir et classes sociales. Donna Haraway enfin cherche de son côté à multiplier les points de vue, y compris entre savoirs humains et non humains (elle est primatologue), d’où son célèbre Manifeste cyborg.

[3]Carolyn Merchant, « The Death of Nature. Women, Ecology, and the Scientific Revolution », Harper One, 1983.

[4]Yvonne Verdier, « Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière », NRF, 1979.

[5]Marie Ploux, note de lecture sur Michèle Le Doeuff, « Le sexe du savoir », 1998, in Cahiers du Genre, n.24.