N’abandonnons pas nos petites soeurs : une campagne d’éducation à la sexualité est urgente et indispensable

Le vide que représente l’absence d’une éducation à la sexualité respectueuse et libérée des normes patriarcales est énorme. Ce vide est calculé et intentionnel. Il est malheureusement rempli par la pornographie, cette arme de destruction massive de la sexualité, de propagande patriarcale, de déshumanisation des filles et des femmes. Dans la pornographie, les violences sexuelles contre les femmes deviennent les normes de la sexualité, et les critères pédocriminels d’apparence des femmes (jeune, sans poils, corps petit et frêle, de petites lèvres, une peau de bébé…) deviennent le modèle unique de “La fâme”. Toutes ces normes sont également véhiculées et imposées aux filles par les garçons, les hommes et les canaux de propagande (médias, culture populaire, etc.).

Nous sommes des générations de filles et de femmes à être contraintes et empêchées de développer une sexualité qui est la nôtre.

La tâche est immense pour décoloniser notre sexualité tant cette société s’est bien organisée pour nous maintenir dans l’ignorance.

– L’ignorance de notre anatomie d’abord.

Combien de femmes savent que leur clitoris est essentiellement un organe interne avec deux fois plus de terminaisons nerveuses que le gland du pénis (1) ?

Alors que le clitoris est connu depuis au moins l’époque d’Hippocrate comme l’épicentre du plaisir féminin, la communauté scientifique, médicale, psychanalytique (Freud), n’ont eu de cesse d’oublier, d’ignorer ou de dénigrer cet organe dédié au plaisir féminin. Lors d’une enquête réalisée auprès de 300 collégien-nes, seulement 18% des adolescentes de 14 ans savaient nommer et dessiner le clitoris, quand elles sont 80% à dessiner correctement le pénis (1). Une véritable excision mentale de masse et malheureusement réussie…

– L’ignorance du patriarcat ensuite, ce système qui organise notre oppression et notre subordination aux hommes. Une propagande massive, des violences physiques, psychologiques, symboliques omniprésentes, un isolement systémique des femmes… bref, nous ne sommes pas libres de construire notre sexualité.

Nous pensons qu’il est possible de nous libérer, de nous décoloniser. Les filles de 9 à 14 ans, nos petites sœurs, sont à un âge où elles s’interrogent sur la sexualité, les relations amoureuses, et où toutes les contraintes sexistes s’intensifient. Nous devons les aider à comprendre le monde inégalitaire dans lequel elles grandissent, les aider à se protéger, les aider à trouver les ressources pour se défendre et construire une sexualité épanouissante pour elles.

Les filles, tout comme nous à leur âge, sont déjà bombardées par des injonctions et des contraintes avant même d’avoir la possibilité de créer leurs propres imaginaires. On nous a toujours dicté ce que l’on devait trouver attirant, romantique, beau, érotique avant d’avoir pu développer nos propres goûts et vécu nos propres expériences. Deux exemples parmi d’autres :

– Le bonheur se trouve forcément pour une femme dans un couple hétérosexuel, subordonnée à son conjoint et plus tard dans une famille nucléaire. Petite fille déjà, notre curiosité, nos « rêves » et nos intérêts sont canalisés vers ce but. Une question que posent les féministes depuis des décennies : sommes-nous vraiment libres d’être hétérosexuelles ? La propagande hétérosexuelle implacable et omniprésente, ajoutée à la violence et aux dénigrements que l’on subit si l’on envisage le célibat ou le lesbianisme, remettent sérieusement en question notre orientation.

– Un homme qui renverse une femme dans ses bras pour l’embrasser, c’est romantique…et aussi tellement symbolique de l’érotisation de la subordination. La différence de pouvoir entre un homme et une femme au sein d’un couple, les marqueurs de notre « infériorité » (stéréotypes de la féminité) et de leur « supériorité » (stéréotypes de la virilité), sont présentés comme étant excitants, beaux, sexy… L’inégalité est rendue romantique, désirable et jouissive.

On nous dit que la domination est le moteur même du désir sexuel. A l’inverse, une sexualité égalitaire, libre, faite de partage mutuel, sans domination de l’un sur l’autre serait synonyme d’ennui. Sans parler d’une femme renversant dans ses bras un homme pour l’embrasser, complètement repoussant bien sûr !

Pour toutes ces raisons, Osez Le Féminisme ! prépare une campagne à destination des jeunes filles de 9 à 14 ans. Et si nous les aidions à prendre conscience que l’oppression que nous vivons est collective ? Ce serait déjà leur ôter la culpabilité et l’introspection auxquelles les femmes finissent par dédier une grande partie de leur temps et de leur énergie mentale. Leur dire qu’elles ne sont pas seules et que la sororité peut être une source de force et de libération.

Leur donner des repères sur l’ensemble des violences patriarcales afin qu’elles déjouent les stratégies d’agressions. Les aider à voir qu’elles ont été sociabilisées à l’obéissance pour leur apprendre à s’écouter enfin.

Et pourquoi pas, leur apprendre à s’aimer ? Par le développement d’un esprit critique, d’un imaginaire qui casse les normes imposées, d’une empathie pour soi et les autres femmes.

S’il semble ambitieux d’éduquer à l’égalité, libérer nos sexualités, celle de nos petites soeurs, danser autour d’un feu de joie et y brûler le destin que les hommes ont écrit pour nous, alors nous revendiquons cette ambition là.

(1) les piliers font environ 10 cm et le gland du clitoris comportent 8 000 terminaisons nerveuses

(2) La fabuleuse histoire du clitoris , de Jean- Claude Piquard

Leah et Eve