Féminicides « Ce mec est mortel »

Texte écrit et interprété par Typhaine D pour le second Concours d’Éloquence de la Fondation des Femmes, en partenariat avec France Culture, le 10 juin 2018, et pour lequel elle a reçu le Prix Gisèle Halimi des mains de la Présidente du Jury, Madame la Ministre Christiane Taubira. L’intégralité de l’évènement a été retransmis sur France Culture le 1er Juillet 2018, et est toujours disponible en podcast et en video :

https://bit.ly/2lVhCBH

(Typhaine D fredonne l’air de la chanson « Un jour mon prince viendra » du dessin animé Blanche Neige de Disney, puis s’arrête brusquement.)

Voues la connaissez ? Cette chanson, qu’on ne peut chanter qu’avec un balais dans les mains… Qu’est-ce que ça dit les paroles ?

(Le public chante.)

Un jour mon prince viendra… Oui… Parfois c’est bien le problème…
Je ne sais pas pour Voues, mais j’y ai toujours vu une menace : « je te préviens hein, si tu continues comme ça, un jour ton prince viendra ! »
Il a un petit côté père fouettard le mec. Non ?

Pis alors, celle-là, on nous l’a chantée sur tous les tons.

(Elle chante une chanson du dessin animé de la Belle au Bois Dormant du même Disney, et s’arrête à nouveau brusquement.)

Mon amour je t’ai vu au beau milieu d’un rêve ! Oui… Parfois c’est peut-être bien qu’on en reste là ! Histoire d’éviter que l’histoire ne tourne au cauchemar.

Et l’amour au beau milieu du rêve de la Belle au Bois Dormant, n’allons pas croire les copines que cela puisse être une autre princesse. Non. Chez Disney, le lesbianisme, c’est même pas en rêve.

Remarquez ça change grâce à Madame Taubira et le mariage pour Toutes. Oui, et pour tous aussi, mais ce mot là ou l’oublie moins souvent voyez, je privilégie le mot opprimé.
Et on attend la PMA d’utérus ferme, croyez moie !

Que disais-je avant d’être assez féministement interrompue par moie-même…

Ah oui ! Voues l’aurez comprise, ces contes de fées misogynes, qui forment, qu’on le veuille ou non, notre socle d’imaginaire commun, en tous cas dans toutes les contrées du globe annexées par l’empire colonial Disney, ça me chiffonne. Et comme Voues la savez, le chiffon, comme le torchon, brûle.

J’avoue ça m’obsède.
Et non, je n’irai pas voir pour autant un psychanalyste, la psychanalyse, je n’y crois pas, je suis athée.

Car, que Noues disent ces contes qui Noues bercent notre enfance et d’illusion les copines ?

D’abord, que pour que notre histoire ait de l’intérêt, faut que le type se pointe !
Ensuite, que les princes sont tous Bien, Beaux… Blancs. Ah bas si, c’est le triple B. D’accord Alladin, mais c’est l’exception ! Et pis ils n’avaient pas le choix les mecs, ils ne pouvaient quand même pas nous coller un slave à Agraba !
Ça ne tient pas la route !
Vous imaginez Poutine avoir de l’influence au Moyen-Orient ? Non, jamais, soyons sérieuse.

Les princes, on nous l’a rabâché sur tout les tons, ils sont toujours super. Par exemple, ils nous embrassent… alors qu’on dort : le consentement, le désir, c’est pas leur “noir délire”. Mais sans ça, sympa ! Sympa de nous kidnapper – emporter pardon – dans leur royaume lointain, très lointain… Quand on aime voyager, après tout… Comment ça leur royaume lointain très lointain très lointain pour nous c’est un pays inconnu très inconnu ? Comment ça probablement qu’on n’y connait personne et qu’on ne parle même pas la langue du coin ? Comment ça en fait cette stratégie de l’isolement c’est une des stratégies de l’agresseur dont vous trouverez la liste complète sur le site du collectif féministe contre le viol, dont le numéro d’appel national anonyme et gratuit 0800059595 sonne plus que jamais depuis l’affaire #metoo, tant et si bien qu’elles ont besoin de d’avantage de moyens, comme d’ailleurs l’ensemble des associations féministes de terrain, dont l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail, n’est-ce pas Madame Schiappa, eh dîtes, il ne serait pas radin sur les subventions votre prince Philippe ?
Qui se souvient du début de la phrase ?

En attendant j’ai placé le numéro de viol femmes informations, je suis contente.

Et que disais-je avant d’être assez stratégiquement interrompue par moi-même ?

Qu’on nous raconte que lorsqu’on est une Fille et qu’on est choisie par un prince (parce que c’est nécessairement comme cela que ça se passe hein, sinon vous êtes une ratée), et bien alors, « tout est bien qui finit bien ».

Sauf que Moie, j’ai déjà vu des cas où tout est mâle qui finit mal.

Pour Noues je veux dire. Même des fois, ça finit mal dès le début. D’autres fois, tout est bien, puis ça va de mal en pis, et rien n’à voir ceux de la vache de Jacques-et-le-haricot-magique, faut pas croire.

Mais ces histoires-là, on nous les raconte très mal, on ne nous les raconte pas.

Ces histoires là se passent après. Après les « blagues » sexistes. Les préjugés. Les discriminations et inégalités, salariales par exemple. Après le harcèlement et les agressions sexuelles, après les violences des conjoints et autres agresseurs des foyers, après, même, le crime de viol ; et si seulement ça pouvait resté un crime dans la loi d’ailleurs et non un délit, y compris commis contre des enfants, on préfèrerait, et si seulement les lois pouvaient enfin être appliquées pour que les victimes soient crues, soignées et protégées et que plus d’1% des violeurs passent par la case prison, que cesse l’impunité, c’est trop demandé ?
Et si seulement le désir plein et entier des femmes étaient indispensable aux relations sexuelles, et que les viols pouvaient rester des crimes, même quand le violeur paie la victime pour acheter son impunité? #abolition

Encore après, après tout cela, je dois vous parler de la fin que permettent tous ces moyens du patriarcat :
le meurtre d’une Femme par un homme, parce qu’elle est une femme et parce qu’il est un homme.

Ces histoires… Non plus his-story, mais herstory. Leurs hystoires à Elles.

Alors en voici quelques unes. Pas toutes bien sûre, parce que je n’aurais pas assez de temps, je n’aurais pas assez de voix, pour ça… Noues n’aurions pas assez de vie pour pour raconter toutes Celles à qui ils l’ont volée.

Mais quelques unes…
Et comme tous les vrais contes de faits, ces histoires commencent par… Voues connaissez la phrase ?
(Le public dit « Il était une fois » et elle corrige)
ELLE était une fois.
Bien sûr. D’abord parce que c’est belle, voilà, je dis ce que je veux, et ensuite parce que c’est logique : UNE fois, qu’ELLE était ! Promise, le jour où je Voues raconterai une histoire de cirrhose, je dirai : IL était UN foie. Voues faites pas de bile.
Mais ici, la “Féminine Universelle” s’improse…

On me dit que des académiciens se sont glissés dans la salle. Ils peuvent rester… mais c’est à leurs risques et périls… mortels !
***

Elle était une fois… Elle était… Elles étaient, Elles sont, mille et une fois, mille et des millions de fois… De fois de trop.

(Typhaine D fredonne à nouveau l’air de la chanson « Un jour mon prince viendra » du dessin animé Blanche Neige de Disney, puis s’arrête brusquement. Elle reprendra le même air, chanté de différentes
manières, entre chaque chapitre.)

Elle y a celle qui fredonne en cours, sans y penser, fait danser quelques notes dans un murmure confidentiel de son crâne. Crânement, mine de rien et au vent, son crayon s’oublie quand elle réfléchit dans le rayon de soleil hivernal qui baigne la classe de génie mécanique.
Elle ne sait pas encore que ce sont les dernières notes dans son cerveau.
Elle ne sais pas encore que ce sont les derniers rayons sur sa peau.
Elle ne sait pas encore que ce stupide crayon restera dans sa main jusqu’à sa fin.
Elle ne devine pas les mines terrifiées.
Comment pourrait-elle les deviner ?
Elle ne sais pas encore l’épine qui percera leurs chairs de Femmes.
Dans quelques secondes, un homme viendra. Il sera lourdement armé. Elle ne le connaitra pas. Elle ne réalisera pas, d’abord, croira à une mauvaise blague. Il séparera la minorité de Filles, qu’elles sont, des garçons. Il dira aux Étudiantes qu’il les hait, car elles sont des féministes et qu’il accuse les féministes d’avoir ruiner sa vie en prétendant à ce qui lui revenait de privilèges testiculaires.
Pour la première fois peut-être, Elle et ses Camarades se demanderont si elles sont féministes ou non. Elles n’auront pas le temps de faire le tour de la question.
Ce 6 décembre 1989, à l’école polytechnique de Montréal au Québec, le criminel de masse masculiniste Marc Lépine assassinera 14 Femmes.

Fredonne de manière plus appuyée, plus éraillée, plus effrayante peut-être.

Elle y a Celles qu’ils traquèrent. Puissantes, indépendantes, savantes, soignantes pour les Femmes qui avortent et Celles qui enfantent. Celles qu’ils torturèrent, brûlèrent, broyèrent naguère sous le marteau des Sorcières. Par dizaine de milliers, en Europe, quatre siècles durant, depuis une période d’obscurité obscurantiste qu’ils osent encore appeler dans les livres d’histoire : “renaissance”…
Femmes dans les flammes, votre Mémoire, c’est notre Matrimoine.
Et encore aujourd’hui et partout. Femmes sous les cailloux, nos Soeurs, nos Soeurcières.
La Terre en étouffe et quand elle expectore par ses bouches de cratères, ce qu’elle crache ce sont les cendres de nos Mères.

Fredonne rapidement et plus fort, à la façon d’une crieuse publique.

Elle y a Celle dont on a parlé pour une fois dans les médias, celle pour qui on avait de l’empathie, quand elle était encore une joggeuse, assassinée par un psychopathe inconnu…

Une bonne histoire, propre à distiller chez les Femmes la peur du dehors.
Mais lorsque son conjoint, de preuves criblé, a du avoué l’avoir étranglée, habillée, transportée en forêt, brûlée, crime conjugal scrupuleusement maquillé, soudain, on lui a trouvé, à ELLE, eu une forte personnalité. Écrasante elle était, et lui écrasé. Le pauvre johnatan.
Occasion manquée de dire que le danger pour les Femmes est d’abord au foyer.

Fredonne plus doucement, tristement, presque un murmure.

Elle y a Celle, dans la chambre, qui pend au bout d’une corde et que découvre son Enfant.
Et toutes Celles, toutes Celles pour qui l’on dira suicide, on dira cancer, on dira overdose, on dira accident, on dira alcool, on on dira problèmes psychiatriques…
Mais derrière la corde ou la seringue, derrière la métastase ou la névrose, ce sont bien les agresseurs, pedovioleurs, prostitueurs, qui tuent nos soeurs !

Seulement un souffle, le chant ne veut plus venir. Et silence.

Et elle y a Celles ne chanteront jamais. Leur premier cris, à peine émis, à peine né, déjà étouffées, dans le sel, dans le lait. Elles ne deviendront pas. Quand nait un fils là bas, les pères pleurent de joie, quand nait une Fille, les Mères pleurent. Petites Filles sans voix.
Depuis trois générations, on estime que plus de 50 millions de Filles et de Femmes ont été exterminées, en Inde seulement. On se demande comment 20% des Femmes d’un pays si peuplé ont pu être exterminées sans que le monde ne se renverse.*
Et en Chine. Et partout. Infanticide de Filles.

Rapidement comme une musique infernale.

Et Celles tuées sous prétexte de dot, et Celles assassinées sous prétexte, ils disent, d’honneur. Horreur !
Et Celles qui meurent torturées au cours des mutilations sexuelles.
Et Celles qui meurent des suites des viols, des grossesses forcées, des avortements clandestins.
Et Celles qu’ils assassinent parce qu’elles sont des Femmes qui aiment les Femmes. Viols et crimes contre les Lesbiennes.
Et Celles qui meurent par millions de la traite, esclaves des proxénètes.

Juste une note, ou plutôt, un cri.

Elles y a celles aussi qu’ils n’ont pas pu tuer. Héroïnes, elles sont punies pour s’être protégées.
Quel message est envoyé par l’affaire Jacqueline Sauvage et tant d’autres ?
« Laissez-les vous tuer où on vous le fera payer. Vous serez condamnées à plus d’années de prison qu’un homme qui tue sa compagne de 23 coups de poings. »
Mais ce n’est pas Elles qu’on devraient juger.
Femmes victimes de conjoints violents, j’accuse la justice des hommes de vous avoir abandonnées. J’accuse la société patriarcale de non assistance à personne en danger… de mort ! Et de crime contre notre humanité.
Je l’accuse de Voues avoir forcées à tuer.

Fredonne les paroles d’un jour mon prince viendra, de manière épuisée.

Elle y a celle à qui on avait dit : « tu verras, ce mec il est mortel ! »
On n’avait pas menti.

Et Celle, et Celles, et Celles… Elles s’amoncellent…

Alors !

Je ne veux pas, je ne peux plus entendre que les Féministes sont des extrémistes qui font la guerre aux hommes, car ce sont les violences des hommes qui sont extrêmes, et ce sont eux qui font la guerre aux femmes, partout sur la terre, depuis des millénaires. Les féministes, elles, résistent.

Alors !

Une fois pour toute, je ne veux pas, je ne peux plus entendre ou lire, recevoir comme des coups, subir :
– « Il l’aimait trop… » NON ! Ils ne tuent pas par amour, ils tuent par haine !
– Ou bien : « En France, tous les deux jours et demi, une femme meurt sous les coups de son conjoint. »
Ben tiens. Dans cette phrase, au lieu d’un coupable, on nous colle un complément circonstanciel de lieu.
Où est-elle morte ? Réponse A : sous un porche, réponse B : sous dialyse, réponse C : sous les coups de son conjoint. La pauvre, pas de chance, Madame est passée pile dessous quand Monsieur frappait dans le vide.
Alors pour la dernière fois : on ne meurt pas sous les coups comme on marche sous la pluie ! Mais des Femmes sont assassinées par des hommes violents, par exemple un conjoint, par exemple de 23 coups de poings, pour qu’ensuite, par exemple, il caracole sur les scènes de fRance pour jouer de la guitare avec les mêmes mains.
– Ou bien : « drame familial, dispute qui tourne mal… » NON ! Comme dit Sophie Gourions : « les mots tuent », et ils peuvent aussi rendre une première Justice. Les mots tuent… enfin, moins que les hommes criminels.
– Ou encore : Mais pourquoi elle est restée, elle aurait du, elle aurait pu : NON ! La Victime ce n’est jamais la coupable ! Le coupable c’est toujours lui, ce sont eux, les agresseurs !
– Ou : On avait bien quelques doutes, on nous en avait parlé, mais elle n’avait même pas porté plainte, et puis on avait pas de preuve, c’est parole contre parole vous savez, ce sont des histoires privées, ça ne nous regarde pas, ils s’étaient séparés, on a cru à de la vengeance, de la diffamation, on
aurait jamais cru
… NON, nous devons croire enfin les Héroïnes Victimes et nous battre de leur côté, à leur côté.
– Ou : crime passionnel. NON !

Non, ces crimes doivent porter un nom.
Car peut-on penser ce qu’on ne peut nommer ?
Ce qui se combat bien s’énonce clairement !

Dans certains pays, en Amérique du Sud par exemple, il a sa place dans le code pénal ce mot : Féminicide !

Et c’est ce que demande les associations, dont Osez Le Féminisme depuis 2014 !

« L’espèce humaine est la seule espèce où les mâles tuent les femelles », disait Françoise Héritier.
« Les féministes n’ont encore jamais tué personne, les machistes tuent tous les jours », disait, à peu près, Benoite Groult.

Ces meurtres, c’est l’histoire cachée, camouflée, déguisée en une multitude faits divers…
Comme si commis un à un, ces crimes ne faisaient pas système. Comme si un à un ils n’étaient pas l’une des principales causes de mortalité des Filles et des Femmes au plan mondial ! Comme si un à un, ils ne formaient pas ensemble pas le génocide des femmes.
Et ce mot convient.
Car “genos” signifie “naissance”, “genre” ou “espèce” : un génocide est donc le meurtre d’un groupe pour ce qu’il est à la naissance.* Et le peuple des Femmes est dans ce cas.

Alors…
Dans la guerre masculiniste menées contre Noues, je demande des monuments aux Mortes. Je demande la Tour eiffel en deuil et les drapeaux en berne chaque fois qu’une Soeur Noues est arrachée, chaque fois que des hommes sèment en nous cette terreur. Je demande des excuses officielles et des Femmages nationaux ! Des itinérances mémorielles, des panthéonisations et des cérémonies pour la Femme inconnue tuée par le soldat ! Je revendique de justes verdicts et de justes mots ! J’exige une volonté politique pour mettre fin à la quasi impunité des coupables de crimes sexistes et sexuels ! J’exige que les héroïnes victimes soient enfin protégées, crues, soignées. J’exige que nous puissions Toutes, enfin, vivre en paix !

Non una di meno !*
Pas une de moins !

(Elle chante les paroles de l’Hymne des Femmes sur l’air d’Un jour mon prince viendra.)

Levons-Noues Femmes esclaves,
Et brisons nos entraves !
Debout debout debout debout debout…
Debout debout debout !

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