Après le 13 novembre – Ce que militer veut dire

« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. » Hannah Arendt

Sur la place de la République à Paris, le vendredi 13 novembre, de petites bougies scintillaient autour de la statue, comme chaque soir depuis le 7 janvier. Quelques heures plus tard, les effroyables attaques terroristes à Paris et Saint-Denis ravivaient pour longtemps la flamme de ce mémorial improvisé et plongeaient le pays dans la stupeur et l’effroi.

Sous la violence du choc, la raison peine à garder le dessus sur les émotions. C’est pourquoi nous avons voulu prendre le temps de réfléchir à ce qu’une association féministe comme la nôtre peut ou doit faire, et comment le faire, après un tel traumatisme. Dans un contexte troublé par les peurs, nous voulons parler d’une voix ferme et réaffirmer nos valeurs fondatrices.

Les inégalités qui minent notre société constituent le terreau de toutes les violences, et c’est pourquoi on ne peut combattre les unes sans lutter contre les autres. Si nous voulons abolir le système patriarcal, c’est pour anéantir autant les inégalités femmes-hommes que les violences physiques et psychologiques qu’il engendre.

La laïcité, principe essentiel de la République, une des valeurs fondamentales de notre association, doit retrouver sa place dans le débat démocratique. Elle doit prévaloir dans tout positionnement politique, tandis que les religions, quelles qu’elles soient, doivent être réservées au cercle privé. Plus que jamais, elle guidera nos décisions et nous veillerons à ce que nos opposant-e-s ne détournent pas ce principe de son sens premier.

L’extrême droite, comme toujours, fait de la peur son fonds de commerce et ne recule devant aucune ignominie pour tirer un bénéfice électoral du drame. Face à la tentation de la méfiance, de l’hostilité généralisée, du repli sur soi, de la haine extravertie, nous répondons avec force que c’est au contraire par toujours plus de dialogue et de solidarité que nous pourrons avancer vers une société plus égalitaire.

Notre meilleure réponse face au terrorisme, c’est de poursuivre sans relâche notre travail d’éducation populaire

L’instauration de l’état d’urgence dans la soirée du 13 novembre a conduit à l’extension temporaire des pouvoirs des forces de l’ordre. Après quelques semaines, nous constatons déjà des dérives : perquisitions chez des militant-e-s ne pouvant être assimilé-e-s à des terroristes, assignations à résidence arbitraires, etc. Nous ne connaissons pas encore précisément le contenu de la révision constitutionnelle voulue par le pouvoir exécutif, mais nous resterons extrêmement vigilant-e-s face à toute volonté de restreindre nos libertés indivi- duelles et collectives, qui serait aussi grave qu’inefficace.

Notre meilleure réponse face au terrorisme, en tant que composante du mouvement social, est de poursuivre sans relâche notre travail d’éducation populaire, par tous les moyens. Moquer les traits les plus grotesques du patriarcat. Discuter avec l’ensemble de la société, en ne laissant personne sur le côté de la route. Construire autant de ponts que possible avec les militant-e-s qui, partout dans le monde, poursuivent les mêmes buts que nous et nous ont envoyé leurs témoignages de solidarité dès le 13 novembre au soir.

Ce n’est pas – seulement – à notre capacité à réinvestir les terrasses de cafés que nous mesurerons notre résilience face à la terreur. C’est en cultivant nos convictions avec pacifisme, bienveillance et vigilance citoyenne, comme nous l’avons toujours fait. Nous n’oublierons pas toutes celles et tous ceux qui partageaient ces idéaux et qui sont tombé-e-s sous la violence aveugle.

Et nous conserverons, chevillé au corps, cet espoir chanté par Barbara et qui a résonné dans l’hôtel des Invalides lors de la cérémonie d’hommage aux victimes :

« Mais laisser vivre les fleurs sauvages
Et faire jouer la transparence
Au fond d’une cour aux murs gris
Où l’aube aurait enfin sa chance ».

Paris, 10 décembre 2015

Le Conseil d’administration d’Osez le Féminisme !