L’érotisation du viol et de son impact psychotraumatique, primée aux Césars

Le 24 février 2017, le César du “meilleur film” a été attribué à Elle, de Paul Verhoeven. Sur scène, alors que le réalisateur a tenu à remercier Isabelle Huppert pour son talent et la qualité de son interprétation, un des producteurs, Michel Merkt, a lui déclaré qu’il dédiait ce prix et ce film à “toutes les femmes qui se laisseront jamais faire et qui se laisseront jamais être des victimes !.  

Cette phrase nous a fait bondir, tant elle paraît en décalage total avec le film dont il est question. Pour rappel, Elle est l’adaptation cinématographique d’un roman de Philippe Djian, Oh…, dans lequel Michèle, cheffe d’entreprise d’une société de jeux vidéo, est violée à deux reprises, chez elle, par un homme masqué. Ne portant pas plainte, elle va entretenir une relation pour le moins ambiguë avec celui qui l’a violée et qui n’est autre que son voisin d’en face, présenté comme un jeune et beau trader. 

Pour nous, Elle est bien loin d’être un “thriller féministe“ comme nous avons pu le lire chez certain-e-s critiques. Il ne s’inscrit pas non plus dans le genre cinématographique du « Rape and Revenge » dans lequel une femme se fait justice en tuant l’homme qui l’a violée. Ici, le viol est présenté comme un crime qui ne cause aucun tort à la victime. Le fait de ne pas porter plainte et, surtout, de ne pas se reconnaître victime – se poser en victime, diront certains – est ici extrêmement valorisé. Il s’agit là d’un des principaux rouages des systèmes d’oppression : le système raciste, le patriarcat et le capitalisme néolibéral, martèlent une idéologie d’inversion de la honte et de la culpabilité à l’encontre des victimes. Cette propagande des oppresseurs, consiste à faire de l’usurpation du statut de victime LA grande menace, à redéfinir la notion même de victime de façon perverse pour en faire une insulte et une identité et, enfin, à nier la réalité massive de l’existence de victimes, dans un monde massivement inégalitaire et violent. S’il n’y a pas de victime, alors pas de système de domination, ni bénéficiaire de l’oppression !

Alors que plus de 84 000 femmes sont victimes de viols ou de tentatives de viols chaque année en France et que le fait de porter plainte et de faire reconnaître par la justice les violences subies se révèle bien souvent être un véritable parcours de la combattante, il y a de quoi être surprise que Elle puisse être considéré par beaucoup comme un film progressiste.

Le réalisateur impose aux spectatrices sidérées des scènes de violences à répétition, des actes criminels complètement décomplexés, que doivent également, dans une certaine mesure, subir les actrices qui les “jouent”, en particulier Isabelle Huppert. Il semble y avoir une véritable complaisance à filmer cette répétition de tortures misogynes. Du conjoint violent, à l’homme capable de jouir de s’approprier une personne réduite à l’état de corps inerte, en passant par un employé humiliant les femmes et adepte de pornographie, Paul Verhoeven ne nous épargne rien.

Le film s’acharne à invisibiliser les viols et leur gravité, en nous dépeignant une femme “forte”, “manipulatrice” et “maîtresse de la situation”, du moins telle que la définit le patriarcat. Or, Michèle est en réalité une femme ayant subi de nombreux psychotraumatismes et ce, dès son enfance, son père étant présenté comme un tueur en série. Il s’agit d’une femme complètement dissociée de ses émotions, sidérée par un continuum de violences masculines, son mari ayant également été violent envers elle. Dès la première scène, elle est agressée, violée et montrée gisant au sol tel un pantin désarticulé. Pourquoi alors ne pas reconnaître cette femme comme une victime de crimes machistes, et aborder avec empathie les conséquences psychotraumatiques des violences subies, comme telles, au lieu de tenter de les maquiller en “empowerment” ?

Dès l’origine, le texte de Philippe Djian brouille les pistes en nous faisant croire que le violeur est en fait un charmant voisin pris au piège par Michèle, une “séductrice machiavélique”. Elle passe donc du statut de victime à celui de manipulatrice perverse. On nous présente Michèle comme réclamant toujours plus de violence et de domination dans les rapports sexuels. Sous la caméra de Paul Verhoeven, la victime devient bourreau et le bourreau, c’est bien sûr “la femme”, dont Michèle est l’archétype (d’où le titre “Elle”…).

Ainsi, en déshumanisant Michèle et en mettant l’accent sur les émotions masculines, le réalisateur met tout en œuvre pour nous faire ressentir de l’empathie prioritairement pour les agresseurs. A qui cela profite-t-il ?

Dans ce film, la violence est systématiquement érotisée. Michèle est notamment montrée comme étant en pleine jouissance après une nouvelle agression particulièrement violente. Une femme pourrait donc “jouir” volontairement du viol qu’un agresseur commet contre elle ? C’est là tout le postulat, hélas communément admis, de ce film qui se contente d’être le reflet de notre société patriarcale. Une société qui promeut la culture du viol ainsi que l’injonction infligée aux femmes, d’y prendre plaisir. Une société qui confond domination masculine et sexualité, excitation génitale traumatique et désir libre et éclairé, aliénation et prise de pouvoir des femmes.

Dans ce film il n’est à aucun moment question de sexualité mais bien de violences sexuelles misogynes. Dans un contexte patriarcal, tout est fait pour faire croire aux opprimées qu’elles contribuent, participent, voire apprécient leur propre domination. Ce film reprend la trame bien connue des films pornographiques où la femme violée finit soi-disant par jouir des tortures commanditées par les pornocrates. Dans le système pornographique, les conséquences psychotraumatiques des violences sexistes – sidération, dissociation, haine de soi, compulsions de mise en danger, etc – sont non seulement érotisées, mais présentées comme étant la nature même des filles et des femmes. Or le réalisateur entretient la confusion entre désir et contrainte, plaisir et souffrance, sexualité et viol.

Les relations sexuelles méritent de pouvoir être, loin de toute contrainte misogyne, l’expression de la rencontre de désirs libres et éclairés. Des désirs qui font “un grand OUI à l’intérieur”, où l’empathie pour soi-même et pour l’autre sont la boussole, où ce qui est érotique, c’est précisément la réciprocité de cette empathie et de se reconnaître concrètement comme des égales/égaux. A quand un vrai film féministe sur les conditions d’égalité, de liberté et d’empathie mutuelle, bien réelles, qui rendent possible l’émergence et la rencontre de désirs libres et éclairés ?

Claire Bouet, Estelle Vaysse, Lucie Sabau, Nadia Parage.

Osez le Féminisme !