La pénalisation des clients

Certes, pour être efficace, la pénalisation des clients doit être couplée à une politique ambitieuse en matière d’éducation et de prévention. Mais il n’en est pas moins nécessaire de poser l’interdit dans notre loi pénale : l’argent ne peut pas tout acheter, et en particulier le corps humain, surtout le corps humain.

Le constat est simple. Sans clients, la prostitution n’existerait pas. En conséquence, la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle non plus. Pour rendre possible l’égalité entre les sexes, il est bien sûr essentiel d’éduquer, de mener des campagnes de communication. Mais ce n’est pas suffisant. Il est aussi important de sanctionner l’auteur de cette violence : le client.

Pénaliser pour responsabiliser

En tant que répétition de rapports sexuels sans désir, la prostitution est le plus souvent porteuse de violences. Elle engendre chez les prostituées des traumatismes particulièrement graves et durables. Pénaliser les clients, c’est d’abord reconnaître leur complicité dans ce système de traite des individus, et leur faire comprendre qu’ils participent à une forme d’exploitation de la vulnérabilité d’autrui. Contrairement à ce que laissent entendre certains médias, il ne s’agit pas d’incarcérer les clients. Il s’agit, lors d’une première infraction, de faire un rappel à la loi en indiquant au client les conséquences de ses actes et sa responsabilité dans la perpétuation de la prostitution. Car c’est la demande du client qui génère la prostitution.

« Dès que le premier client pose la main sur vous, vous êtes devenue une prostituée », témoigne Rosen Hircher, survivante de la prostitution. « Des jeunes filles de 15 ans se vendent pour 80 euros, ou des cadeaux, à des hommes de 60 qui les racolent à la sortie du lycée. » Tenons-nous en au sens ancien du terme racoler : « enrôler par force ou par ruse. » Qui racole ? Qui est victime de ce marché ?

Selon Rosen Hircher, parmi les femmes qui se prostituent, beaucoup ont vécu des histoires familiales violentes – inceste, violence conjugale, tournantes organisées par les proxénètes et autres violences machistes… : « Parfois agressées, violées, les prostituées ne reçoivent aucune protection policière. Le viol d’une prostituée n’est pas entendu, personne n’en parle », sa condition n’intéresse pas. La demande sexuelle impose sa loi et la société ferme les yeux sur cette traite humaine.

Lucie et Sophie


Jeune & jolie : l’insoutenable légèreté

Dans Jeune & Jolie, dernier film de François Ozon, Isabelle, 17 ans, se prostitue sans raison apparente. De toute évidence, le réalisateur occulte le système dans lequel cette décision s’inscrit : ici, la prostitution est érotisée, ici, le fait qu’elle soit dans le champ des possibles d’une jeune femme n’est pas interrogé. Ici, tout est privé, rien n’est politique.

Le sujet du film n’est pas la prostitution, mais l’adolescence, la transgression. La prostitution n’est qu’un prétexte narratif… pouvant être interprété comme un fantasme sexuel partagé, assimilant le client à un amant, la prostituée à une séductrice, présentant le consentement et le désir comme négociables. Les lieux communs abondent : « argent facile », « jeu dangereux », « j’étais trop timide mais j’aurais aimé que les hommes payent pour faire l’amour avec moi ». Le film s’inscrit dans le sillage de Elles, Sleeping beauty… il semble de bon ton, au cinéma, d’analyser la sexualité féminine (et non masculine !) à travers le prisme de la prostitution, et d’aborder la prostitution comme un sujet sexy. Une image en totale déconnexion avec la réalité de la prostitution qui est le majoritairement imposée à des femmes, souvent migrantes, dans le cadre de tentaculaires réseaux de traite.

Delphine