Indécence

Osez le Féminisme ! mène actuellement une campagne au sujet des violences conjugales, les militantes se mobilisent aux abords des concerts de Bertrand Cantat. Elles interpellent le public quant au fait qu’il va acclamer un agresseur, qui a commis des violences ayant entraîné la mort d’une femme : Marie Trintignant. Cette campagne suscite maints questionnements et réactions, voire de l’incompréhension. D’aucuns reprochent à Osez Le Féminisme de s’acharner sur un homme qui aurait purgé sa peine, de culpabiliser son public, qu’en est-il ? Et qu’est-ce qui est réellement en jeu au niveau sociétal, au-delà de la controverse ?

Lors d’un débat diffusé sur BFM TV (1), Raphaëlle Rémy Leleu, porte-parole d’Osez Le Féminisme, qui était présente afin de défendre ladite action s’est vue opposer une série d’arguments visant à démontrer au public que cette campagne était inappropriée, peu suivie, voire opportuniste.

Tout d’abord, Cantat est présenté comme une victime des « harpies » féministes, un « bouc émissaire », appréciez la formule. Celui qui s’est rendu coupable de meurtre sur la personne de Marie Trintignant, qui l’a battue à mort nous est décrit comme quelqu’un qui certes a commis des faits graves, mais ayant purgé sa peine, devrait être à l’abri de toute critique dorénavant. Sa carrière serait menacée, il serait empêché d’exercer son métier, les conséquences de la campagne d’Osez Le Féminisme ! seraient désastreuses pour lui. Bertrand Cantat serait d’après ses défenseurs une victime du féminisme, et plus spécialement de cette action féministe. C’est en cela qu’il y a inversion de la culpabilité, l’agresseur est considéré comme une victime, au détriment de la véritable victime dont personne ne semble plus se soucier vraiment.

Ses défenseurs nous exhortent à distinguer l’homme de son œuvre, ils tentent de nous convaincre que l’artiste et l’être humain sont totalement indépendants, comme si c’était possible…

L’argument le plus surprenant est l’appel à la loi, l’action d’Osez Le Féminisme ! serait à la limite de la légalité selon ses détracteurs.

Enfin, les militantes d’OLF sont accusées à demi-mot d’être dans une démarche de recherche de notoriété, d’exploiter la célébrité de Cantat pour promouvoir leur organisation.

Tout d’abord, il faut rappeler la réalité des violences conjugales en France qui est un phénomène massif et genré : 225000 femmes subissent des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur compagnon chaque année en moyenne. En 2016, 123 femmes ont été tuées par leur partenaire. On est face à un véritable problème de société, dramatique et irrésolu, stable dans le temps. (2)

Marie Trintignant était non seulement une immense comédienne, douée et talentueuse, mais elle était aussi militante et engagée. Elle a notamment joué dans « Victoire ou la douleur des femmes », film adapté du roman du Victor Schlögel, qui raconte par le biais du roman le combat féministe, des années 40 aux années 90. Marie Trintignant était bouleversante en militante et résistante dans ce film, comme elle l’était à la ville. Elle a aussi joué dans « Une affaire de femmes » aux côtés d’Isabelle Huppert, film qui décrit la condition féminine sous le régime de Vichy. Ces films étaient porteurs d’un message féministe puissant, sincère et courageux. Elle incarnait pour beaucoup de femmes l’engagement, la liberté et le talent, elle était beaucoup plus qu’une artiste, elle était un symbole pour bien des femmes, militantes ou pas.

L’action d’OLF n’a rien d’une « chasse aux sorcières », elle interroge l’opinion publique sur le problème éthique que pose la présence des agresseurs dans le monde du spectacle, c’est un appel à refuser la banalisation de la violence masculine. 

L’inversion de la culpabilité est une stratégie typique des agresseurs, la souffrance, voire la mort de la victime sont occultées, pour mieux apitoyer les foules sur le sort de l’agresseur, injustement « empêché » de se produire tranquillement sur scène. L’attention du public est focalisée sur les conséquences potentiellement désastreuses pour Cantat de l’action d’Osez Le Féminisme, au détriment des conséquences réelles qu’ont eu les violences exercées sur la victime, à savoir la mort.

Concernant la distinction entre l’homme et l’artiste, jusqu’où peut-on pousser ce raisonnement ? Des artistes comme Polanski (3) ou David Hamilton (4) doivent-ils être exonérés de toute responsabilité morale au nom de l’art ? En quoi le caractère artistique d’un travail autoriserait des violences réelles contre les femmes ? Cette distinction n’est ni évidente, ni souhaitable. Un homme fut-il artiste reste responsable de ses actes, il peut être interpellé à ce sujet.

Les agresseurs sont prompts à invoquer la loi quand il s’agit de se disculper, mais lorsqu’il s’agit de défendre les femmes et les filles, les appels à la loi se font rares, voire inaudibles. Où sont les défenseurs du droit quand il s’agit de défendre les femmes ? Alors que seulement 1 à 2 % des viols sont condamnés aux Assises ? (5) Cette indignation est pour le moins sélective.

Enfin, l’accusation d’opportunisme envers Osez Le Féminisme ! est tout simplement ignominieuse, accuser des militantes d’exploiter la mort d’une femme alors qu’elles essaient tout simplement de défendre sa mémoire est injuste et faux, et d’ailleurs sans fondement. Osez Le Féminisme a été une fois de plus décrié et attaqué, suite à cette action.

Les défenseurs de Cantat tiennent un discours de minimisation et de banalisation assez semblable à celui qui est souvent rencontré dans les médias au sujet des violences conjugales (6). Le traitement de la mort de Marie Trintignant est à l’image de celui qui est habituellement fait concernant ces violences : un mélange d’indifférence et de mépris pour la victime. Mêmes mortes, les victimes n’ont pas droit au respect, elles sont en butte à un discours injuste, mensonger.

La mort de Marie Trintignant a sûrement ému beaucoup de femmes, vu la prégnance du phénomène dans la société Française. Il est possible que de nombreuses femmes se sont senties touchées par sa mort tragique, si semblable à celles d’autres victimes de violences.

Ce discours de défense des agresseurs est une injonction au silence, mais nous avons le droit d’être triste, de ne pas avoir oublié. Nous avons le droit de dire notre douleur d’avoir perdu une artiste et une militante, nous avons le droit de ne pas pardonner.

Les militantes d’Osez Le Féminisme parlent pour les mortes, pour celles qui ne le peuvent plus, qu’on a réduites au silence, pour celles, nombreuses qui ne se manifestent que dans les enquêtes. (7) La décence, le minimum de correction serait de les écouter.

 

Christine

 

(1)    https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/bertrand-cantat-peut-il-encore-chanter-1081563.html

(2)   http://stop-violences-femmes.gouv.fr/les-chiffres-de-reference-sur-les.html

(3)   http://www.lefigaro.fr/culture/2017/10/04/03004-20171004ARTFIG00063-roman-polanski-accuse-de-viol-sur-mineure-pour-la-quatrieme-fois.php

(4)   https://www.letemps.ch/opinions/david-hamilton-photographe-jeunes-filles-fleur-accuse-davoir-abuse-flavie-flament

(5)   https://www.bastamag.net/En-France-moins-de-2-des-affaires-de-viols-aboutissent-a-une-condamnation-en

(6)   https://www.aufeminin.com/news-societe/un-tumblr-denonce-le-traitement-mediatique-des-violences-conjugales-s1764902.html

(7)   https://www.interieur.gouv.fr/Interstats/L-enquete-Cadre-de-vie-et-securite-CVS