#VIOLENCES : Sandrine Rousseau, l’interview pour Osez le Féminisme !

C’est après plusieurs semaines de frénésie médiatique que nous retrouvons Sandrine Rousseau. A une terrasse de café, elle nous parle de son passage dans « On n’est pas couché », de son expérience de victime d’agression sexuelle dans une procédure judiciaire, mais surtout de sa nouvelle association « Parler ». Rencontre.

OLF : Que retenez-vous de votre passage chez On n’est pas couché ?

Il y a plein de choses à retenir de cette séquence. Déjà, à quel point ça a été difficile. Ruquier me demande trois fois ma propre définition du consentement. Pourtant ce qui compte dans ce cas c’est ce que dit la loi. Ensuite, il y a ce que l’on vit et ce que les gens voient. Au tout début de l’interview Yann Moix rappelle que la culpabilité de Denis Baupin a été prouvée. Mais cette intervention a été coupée. Puis, pendant plusieurs heures on a remis en cause la « qualité » de mon témoignage pour finalement remettre au montage l’intervention de Mr Moix à la toute fin. Entre deux, les télespectateurs.trices ont eu le temps de se faire un avis sur mon histoire. Il est clair que lorsque l’on parle de violences sexuelles, de dépôt de plainte de la part de la victime, tout le monde porte une opinion sur le sujet. Tandis que quand vous vous faites cambrioler si vous le dites autour de vous personne ne porte de jugement à ce sujet. Le communiqué du Parquet est très clair dans cette affaire : « les faits relèvent du pénal ». Et puis il y a le fait que ce soit une émission qui ne fait pas souvent la place aux sujets des droits des femmes. J’ai bien senti que ça a provoqué un électrochoc, un déclic. Les gens devant leur télé se sont demandé ce qui arrivait. Puis, beaucoup m’ont écrit. C’est quand même la première fois qu’en France il y a un tel mouvement d’empathie pour une victime d’agression sexuelle. Donc l’émission n’a pas provoqué que du négatif.

OLF : Justement, comment vit-on un dépôt de plainte, la procédure judiciaire et tout ?

Il y a un grand paradoxe dans ce qu’on ressent. La phrase « on se débrouille » prononcée par Christine Angot ce soir-là a été balayée par les affaires Baupin et Weinstein. C’est ce que dit Durkheim quand il analyse le suicide : on ne saisit pas l’ensemble du phénomène et ses mécanismes si on le traite comme une succession d’affaires personnelles. Mais en même temps, dans leur quotidien, les femmes sont très seules par rapport à ça. Les policiers vont chercher les failles de la victime, sonder son attitude et tout ça sera mis sur la place publique. On cherche souvent à savoir si les victimes avaient eu des amants auparavant. Mais le pire lors du dépôt de plainte c’est qu’on propose à la victime une expertise psychiatrique. Ce qui fait donc s’interroger sur notre état mental, alors que parfois on se sent devenir folles face aux obstacles et à la solitude. Donc quand ils m’ont posé la question, je leur ai dit que je ferai toutes les expertises psy qu’ils voulaient, à condition que Denis Baupin en fasse une avant ! (rires). C’est bizarre quand même cette propension de la justice à demander des expertises pour les victimes ! C’est une position infantilisante, c’est comme si nous avions 10 ans en permanence.

OLF : J’imagine que c’est à partir de votre expérience que vous avez établi les missions de votre association…

Oui, à partir de ces constats, on a mis en place 3 objectifs principaux. D’abord la mise en relation des femmes entre elles pour faire des plaintes groupées. En France il y a 84 000 viols par an. 6 femmes sur 10 sont victimes de harcèlement et d’agression sexuelle. Mais plus j’avance et plus je suis persuadée que les coupables sont des récidivistes, ce ne sont pas 6 hommes sur 10 qui sont responsables. Les femmes peuvent donc envoyer un mail à l’adresse : suisjeseule@gmail.com. On leur envoie alors un questionnaire demandant le nom, le lieu et la date de l’agression. Nous garantissons la confidentialité des informations reçues. Au bout de 5 signalements du même agresseur nous proposons aux femmes de se mettre en contact, si elles le veulent. Cela leur permettra si elles le souhaitent de faire une plainte groupée. Ensuite, il y a un accompagnement concret dans les procédures judiciaires. Les bénévoles accompagneront les victimes pour le dépôt de plainte. C’est un moment crucial parce que le dépôt de plainte est ensuite utilisé tout au long de la procédure judiciaire, c’est sur cette déclaration, souvent très difficile pour la victime qui peut alors mélanger des évènements, se tromper dans la chronologie etc. que se basent les défenses des agresseurs. Des défenses souvent très brutales. Il faut donc encourager les femmes à porter plainte mais aussi les aider dans leur préparation. On propose de se rejoindre à la sortie pour éviter aux femmes cette sensation de devenir folles, de tomber dans un trou. C’est une solidarité qui fait beaucoup de bien. Et puis je veux que cette association soit un vrai groupe où on peut parler librement, se lâcher et même en rire de temps en temps. Parce que nous aussi on a eu honte, mais cette honte change de camp, on a gagné. Donc Parler c’est un complément aux autres associations, pour que les victimes et les femmes soient accompagnées et défendues de toutes les manières nécessaires.

OLF : Comment allez-vous financer l’association ?

C’est simple, je veux que ce soit les citoyen.ne.s qui financent ce projet. Parce que c’est bien beau de s’émouvoir sur les réseaux sociaux, mais que font les gens ensuite, concrètement ? Il faut transformer l’émotion et la colère en action.

OLF : Un dernier message à faire passer?

Je tenais à signaler que tout cela se fait en toute indépendance, sans lien avec les opinions politiques des femmes victimes ou des bénévoles. C’est aussi pour cela que j’ai démissionné du secrétariat national d’EELV. Alors si vous êtes une femme, que vous avez été harcelée, violentée, violée, contactez-nous.

Propos recueillis par Claire Jeantils et Raphaëlle Rémy-Leleu