Pour une lutte féministe inclusive

Aujourd’hui, le portrait-robot d’un militant serait un homme blanc, valide et âgé de plus de 50 ans. Conséquence des mécanismes de reproduction sociale et des discriminations racistes à l’œuvre dans notre société et de l’imbrication des trois oppressions de sexe, de “race” et de classe, les femmes racisées, surtout les plus précaires, sont souvent minoritaires dans les mouvements militants.

Inventer des nouveaux modes d’organisation

Les milieux féministes n’échappent pas aux ségrégations raciales et sociales. Dans ce contexte, il n’est pas très étonnant que les femmes blanches, issues de milieux plus favorisés ou ayant fait des études supérieures, soient surreprésentées dans les organisations féministes. Lieux de reproduction des rapports de domination à l’œuvre dans la société, y compris entre femmes, les mouvements féministes doivent oeuvrer à les mettre à jour et à les dépasser.

Pour cela, les mouvements féministes pourraient par exemple porter une vigilance accrue aux mécanismes sournois d’exclusion dans la gouvernance des associations. Par exemple en veillant à un partage plus équitable des responsabilités et de la visibilité de femmes de toutes origines, sans pour autant en réduire aucune à son origine réelle ou supposée. En favorisant la prise de parole de celles qui l‘ont peu, les organisations féministes peuvent inventer des fonctionnements différents de ceux qu’elles dénoncent dans la société.

Le sens des priorités

Etre inclusif-ve-s, c’est aussi donner toute leur place, dans les revendications portées à des enjeux qui concernent spécifiquement les femmes racisées, parce que conséquences d’une imbrication du racisme et du sexisme. L’enjeu est de taille car le racisme et le patriarcat font jeu commun.

Pour exemple, dans le champ des violences faites aux femmes : la loi sur le viol et les agressions sexuelles n’évoque pas le racisme comme circonstance aggravante, alors même que nombre de violences sexuelles visent des femmes en tant que femmes racisées. Militer pour que le caractère raciste d’une agression contre une femme soit une circonstance aggravante serait une revendication importante.

Si les combats féministes concernent en général toutes les femmes, alors être inclusif-ve-s, c’est œuvrer pour les dénominateurs communs, sans oublier de faire front sur des combats qui ne nous concernent pas tou-te-s. Et c’est, avant tout, le faire ensemble. C’est ce que nous voulons de la société, alors la moindre des choses est de l’appliquer à notre propre militantisme.

Julie et Charlotte


Témoignage

“La parole des femmes asiatiques est souvent absente des débats publics et cette invisibilisation a pour conséquence de faire croire que le racisme n’existe pas. Je suis née dans la capitale du Viêtnam. Puis j’ai immigré en France et découvert ce que signifie être (la seule) Asiatique. Dans la cour d’école j’ai rapidement découvert les insultes qui m’assimilaient à la Chine. C’était une violence à la fois symbolique et politique puisque cela m’affectait comme une continuation de l’expansionnisme chinois sur mon pays. J’ai été la seule femme asiatique pratiquement partout : à l’école, à la fac de lettres, dans les milieux féministes, en tant que professeure de Français dans une petite ville. J’ai vécu à cette occasion l’exacerbation du racisme, et le soupçon permanent d’illégitimité à enseigner une langue et une culture qui ne correspondaient pas à mon apparence. Etre Asiatique en France, c’est devoir sans cesse se justifier. Les préjugés sur les Asiatiques, comme ceux sur les autres minorités, datent de la colonisation française. Opposé-e-s aux Africain-e-s considéré-e-s comme rigolard-e-s et musicien-ne-s et aux Maghrébin-e-s vu-e-s comme revendicatif-ve-s et fanatiques, les Asiatiques seraient, comme les femmes, travailleur-se-s, discret-e-s, dociles mais aussi sournois-ses, mystérieux-ses, vicieux-ses. Le racisme contre les Asiatiques est beaucoup mieux toléré sous prétexte qu’il serait moins violent et même «positif».”

Thao

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