Florence Humbert, militante féministe à « Stop Sexkauf » en Allemagne

A Cologne, le soir du 31 décembre, des centaines de femmes ont été agressées aux alentours de la gare. Que s’est-il passé exactement ?

Les femmes qui se rendaient à la gare ou en venaient pour faire la fête, ou pour assister au feu d’artifice sur le Rhin ont été encerclées et attouchées par des hommes trop nombreux pour qu’elles puissent les identifier, et a fortiori les dénoncer à la police, sous représentée cette nuit-là. Les femmes ont insisté sur la sensation d’encerclement et d’impuissance. Elles ont été très choquées de lire le rapport de police du lendemain qui disait “rien à signaler“. Du fait que les agresseurs étaient en majorité étrangers, les représentants des groupes xénophobes Pegida et AfD ont aussitôt récupéré les événements et tenté de monter la population contre les réfugiés. Parallèlement beaucoup de féministes ont accusé la presse et les responsables politiques d’avoir voulu camoufler les agressions pour éviter les amalgames racistes.

Quelle a été la réaction des féministes en Allemagne ?

Les féministes ont pointé l’intérêt inhabituel suscité par ces agressions parce qu’elles étaient commises par des étrangers. Les nombreuses agressions sexuelles commises lors des fêtes alcoolisées traditionnelles comme le Carnaval ou la fête de la bière ne font jamais les unes des journaux. Une journaliste féministe a même titré : “les hommes allemands veulent violer leurs femmes eux-mêmes”, et lors de la manifestation du 8 janvier organisée devant la cathédrale de Cologne, contre les violences faites aux femmes et contre le racisme, il y avait fort peu d’hommes.

Plus d’un mois après les événements, la police faisait état de plus de 1000 plaintes, dont 440 pour agressions sexuelles et 3 pour viol. 11 suspects se sont retrouvés en détention provisoire, dont un seul pour « attentat à la pudeur avec violence ». Pourquoi est-ce si difficile de poursuivre un homme pour agression sexuelle ou pour viol en Allemagne ?

Les attouchements des parties génitales ne sont pas un délit en Allemagne. Il y a même une jurisprudence détaillée sur le sujet. Par ailleurs la définition du viol selon le droit allemand est très restrictive : le viol est toute relation sexuelle obtenue “par la violence, une menace portant sur la vie ou l’intégrité corporelle.” Les féministes et les associations de terrain d’aide aux victimes de violences réclament depuis des années la refonte du code pénal pour y intégrer le harcèlement sexuel et les attouchements. Elles veulent également élargir la définition du viol et renverser la charge de la preuve en matière de non-consentement. Malgré de nombreuses promesses du ministre de la justice Heiko Maas (socialiste) en 2014, il ne s’est toujours rien passé : le projet de loi préparé par son ministère en juillet 2015 est tombé aux oubliettes.

Quel lien faites vous entre cette impunité des violeurs et la prostitution ?

Le système prostitutionnel fait partie intégrante de la culture allemande, c’est en tout cas ce que prétend la plupart des députés de tous bords, qui se refusent à sortir du modèle règlementariste en vigueur depuis le début du 20ème siècle et renforcé par la loi de 2002 destinée à faire de la prostitution et du proxénétisme des professions comme les autres. Les discussions préparatoires à la nouvelle loi sur la prostitution en 2012 ont révélé l’échec du réglementarisme : 400 000 prostituées (effectif estimé), une violence endémique et de fréquents meurtres, l’expansion de maladies sexuellement transmissibles, la fréquence des addictions et des troubles psychiatriques, la main-mise des réseaux sur la plupart des femmes, la violence entre gangs de proxénètes, les liens avec le grand banditisme. Malgré ce constat accablant, la liberté de se prostituer sert de slogan et de justification aux partis politiques allemands pour ne rien changer. Les publicités pour la prostitution sont visibles partout : sur les bus, les panneaux publicitaires, à la radio. il semble bien qu’il y ait en Allemagne un consensus très bien ancré dans les mentalités sur la disponibilité sexuelle des femmes, qui rende très difficile l’évolution de la législation.

Propos recueilis par Céline