« Féminist-fiction » : quelles seraient nos conditions de mobilité idéales

« Féminist-fiction » : quelles seraient nos conditions de mobilité idéales ?

« Mona avait rendez vous dans la capitale à 11h30 pour son déjeuner mensuel avec Antoine et comme à son habitude le réveil fut brutal, elle allait encore rater son bus. Elle se dépêcha d’enfiler une jupe courte et un débardeur en accord avec les 24 degrés ambiants ainsi que d’attacher, sans apprêts, ses cheveux bruns. 

Les places assises du bus de 8h45 étant toujours occupées, elle dût s’accrocher aux sangles réglables du plafond. C’était un de ces nouveaux modèles dont on faisait l’éloge depuis quelque mois, ils étaient adaptés aux daltonien·nes, aux poussettes, aux seniors, et aux personnes de petite taille, ce qui faisait que malgré le mètre 55 de Mona, la prise n’avait plus rien de désagréable, plus obligée d’être sur la pointe des pieds. Pendant le trajet, la jeune femme se perdit dans ses pensées… : Le train serait-il à l’heure ? Aucune ligne de métro ne seraient-elles fermées aujourd’hui ? Antoine et sa famille se feraient-ils un jour à la vie à l’étranger ?

 

Arrivée à la gare, avant de sortir, elle vit un distributeur de protections périodiques à côté des portes de sortie, une nouveauté très remarquée du véhicule. 

C’est l’entreprise de transport qui s’occupait à chaque fin de journée de fournir et remplir le dispositif, mais bien souvent, victime de son succès il était vide à 18h. Il faudrait envisager deux recharges par jour.

Evidemment, le RER eut du retard et Mona dût prendre son mal en patience, heureusement que cette station disposait d’une bibliothèque en libre service. Un livre en main, elle se plongea dans l’histoire, accompagnée par la douce musique d’ambiance de la pièce. C’est alors qu’un petit groupe d’adolescents s’approchaient doucement de la lectrice, des sacs à kebabs dans leurs mains.

– Désolé, ça te dérange si on mange à côté de toi? On sait que ce n’est pas l’espace restauration ici, mais il n’y a plus de places libres là-bas.

-À vrai dire, oui, répondit Mona, je suis enceinte de quelques semaines et l’odeur me rebute, c’est l’espace familial ici, mais vous avez des strapontins partout dans le coin restauration.

Les garçons la remercièrent poliment et s’éloignèrent. C’était à la SNCF que l’on devait ces nouveaux espaces conçus pour le confort des voyageur·euses de tout âge. La station était organisée en différents espaces, l’espace restauration, espace familial, celui avec bagages encombrants, et avec vélos. Chaque zone était délimitée par du plexiglas censées protéger du bruit et des odeurs et avait sa particularité. Par exemple, dans l’espace familial des rambardes étaient placées à hauteur d’enfant, des toilettes avaient été pensées pour le confort des femmes enceintes, et la pièce à langer était mixte. Tout était disponible en cas de grandes perturbations sur les lignes et on pouvait aller et venir entre ces zones sans restrictions, et sans difficulté. 

 

Lorsque le train fit enfin son apparition Mona avait eu le temps de lire deux chapitres ; s’il y a bien une chose qui ne change pas, ce sont les retards ! Elle n’est que trop habituée à cette routine, lorsqu’on habite à 50km de la capitale, c’est monnaie courante. Mais décidément, c’était son jour de chance, le RER qui entrait en gare était tout aussi récent que le bus : pour ouvrir les fenêtres il ne fallait pas être SuperWoman, et une fontaine d’eau potable était disponible dès l’entrée. Il y avait aussi, dans chaque wagon, entre les escaliers, un cylindre avec à l’intérieur des toilettes autonettoyantes, une vasque, le nécessaire hygiénique et une poubelle, c’était un peu petit, mais elles étaient prévues à destination des besoins urgents. Le RER, rutilant, n’avait aucune similitude avec les anciens, l’espace était repensé de manière à ce qu’en période d’affluence personne ne soit dérangé. Les éternels sièges décrépis avaient été remplacés par des strapontins contre les murs et des banquettes au milieu de la pièce, permettant aux bagages et poussettes de s’insérer aisément. Tout siège était pourvu d‘accoudoirs amovibles destinés à délimiter la place prise une fois assis.e. C’était donc ça le Grand Paris qu’on nous avait promis ?

 

Le trajet se passa tranquillement en lisant le bouquin emprunté précédemment. A la prochaine bibliothèque, Mona le reposera. Lorsqu’on est dans de bonnes conditions, le temps passé dans les transports est appréciable !

 

Qu’en était-il de la RATP et de ces nouveaux métros que l’on disait exceptionnels ? 

La jeune femme dut en emprunter 2 pour rejoindre son frère. Chaque quai de la capitale était maintenant équipé de vitres de protection entre les voies et le quai pour des raisons évidentes de sécurité, et on retrouvait également tous les 100m des distributeurs de produits hygiéniques, plus élaborés que ceux du bus, avec des tampons, lingettes, patchs chauffants et serviettes. Les murs étaient décorés de grandes affiches humoristiques façon BD, destinées à distraire les usager·ères pendant l’attente. Au sol, des dessins indiquaient les emplacements des queues et au bout de la station un·e agent·e surveillait le bon fonctionnement de toilettes pour les personnes handicapées. On retrouvait même un réfrigérateur de salades fraîches préparées par les commerçants du quartier.

 

Les métros étaient désormais adaptés à leur clientèle. Sur la ligne 13, ils étaient plus larges et comptaient davantage de places assises pour endiguer le problème de surpopulation. Depuis, la ligne était devenue presque agréable. À l’inverse, sur un itinéraire peu emprunté, la taille des voitures était réduite en longueur de manière à rapprocher les utilisateur·trices et éviter le danger que pouvait représenter une rame vide pour une personne seule.

 

Lorsque Mona atteint enfin la brasserie dans laquelle ils avaient rendez-vous, Antoine l’attendait déjà. Il avait récemment déménagé dans un pays voisin pour son travail et revenir en France était toujours un moment très attendu. Il n’aimait pas vraiment vivre là-bas, car il estimait ce pays très en retard en matière d’égalité entre les femmes et les hommes. 

Tout en déjeunant, il lui énuméra à quel point les femmes étaient oubliées et lésées dans son quotidien.

-Te rends-tu comptes ? Les femmes payent un impôt à cause de leur genre ! Les produits de première nécessité ne sont pas remboursés, encore moins gratuits comme ici ! Mon épouse n’est pas en sécurité lorsqu’elle rentre en taxi chez nous, doit choisir dans quels commerces elle doit entrer pour avoir accès à des toilettes et a eu des problèmes au travail parce qu’elle demandait à partir quand le soir tombait. On lui a dit qu’elle en faisait trop !

Ma fille ne peut pas rentrer tranquillement de l’école sans qu’on la  klaxonne et récemment lorsqu’un de ses camarades lui a touché les fesses devant la conductrice du bus, celle-ci n’a pas réagi, ni aucun passager ! Nous en avons parlé aux parents du garçon en question qui ne semblent pas prendre la question au sérieux. Ce sont des jeux d’enfants disent-ils.

-Dans quel monde vit-on ? soupira Mona, ce pays est pourtant la septième  puissance mondiale ! J‘ai l’impression que tu me parles de ce que les femmes vivaient ici, avant ». Et comment va Carole depuis son agression ? 

-Mal, reprit Antoine, la pauvre n’a jamais eu de nouvelles du commissariat qui de toute façon conteste le terme de viol. L’entretien avec la police a été très pénible, ils lui ont fait des remarques sur sa tenue vestimentaire et sa consommation d’alcool. Selon eux, elle n’avait pas à prendre le train si tard. Elle attend depuis des mois qu’on lui refasse ses papiers qui lui ont été volés avec son sac, elle n’a légalement plus le droit de quitter le territoire tant qu’elle est sans papiers. Comment une nation peut elle laisser faire ça ?

Face à tant d’injustices, le repas eut un goût amer. Le duo passa le reste de la journée ensemble et visita une exposition sur une exploratrice. Sur le chemin du parking, Antoine raconta comment dans son pays les femmes avaient peur des sous-sols de ce type, qu’elles préféraient prendre plus de temps pour se garer que d’y descendre. C’était difficile à croire face aux parkings si sécurisés qu’elle avait toujours connu. Ici à chaque étage il y avait toujours au moins une personne pour assurer la sécurité et la sérénité de chacun·e et Mona doutait qu’un homme ait envie de commettre quelque délit que ce soit dans un tel lieu ! Mais, son frère lui avait déjà parlé de cas similaires où des violeurs se cachaient la nuit aux abords des stations essence pour attendre qu’une femme sorte faire son plein. Ici les stations se trouvaient dans des bâtiments et on ne pouvait rester longuement sans attirer l’attention des services de sécurité, la base quoi.

 

Ils arrivèrent à la voiture d’Antoine, c’était un véritable bijou futuriste, rien n’y avait été oublié, des sièges chauffants aux pédales mobiles pour s’adapter à la taille du·de la conducteur·rice. Il y avait même la possibilité d’utiliser des pots installés sous les sièges:  en appuyant sur un bouton, on ouvrait une cuvette intérieure sous le siège, il ne suffisait que de vider le réservoir une fois le trajet terminé.

Manifestement très fier de son bébé, l’homme lui expliquait que ce type d’appareil était très en vogue chez les routières, en effet quand un routier pouvait utiliser une bouteille en cas d’envie pressante, une femme était obligée d’attendre la prochaine sortie d’autoroute, en priant pour qu’elle soit équipée d’une salle d’eau. Ce qui faisait perdre un temps considérable. Aujourd’hui les industries commencent à exporter le principe aux voitures pour particuliers. C’est vrai que ce serait bien utile lors qu’un embouteillage interminable sur le périphérique…

 

Ils roulèrent jusqu’à chez Mona où Antoine la quitta pour reprendre la route. Il préférait rentrer rapidement et retrouver sa famille. L’homme n’aimait pas l’idée de les laisser seules dans leur maison depuis les cas multiples d’agressions sexuelles dans le quartier. 

 

La jeune femme le regarda partir pensant que son enfant naîtrait dans un pays qui, lui, respecte leurs droits les plus fondamentaux, ne pratique plus de discriminations et fait tout pour améliorer le quotidien de leurs citoyen.ne.s. »

 

Article écrit par Anne Ronco

Illustration de AliceDes

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