Christine Bard : une historienne pour le féminisme

Depuis les années 1980, les historien.nes étudient le féminisme et son passé. Or pour faire de l’histoire, il faut des sources. En septembre 2017, le collectif Sauvons la BMD, auquel OLF a pris part, s’est créé, grâce à Christine Bard, présidente de l’association Archives du féminisme, pour sauver la Bibliothèque Marguerite Durand, qui accueille les archives du mouvement féministe.

 

OLF : La mobilisation pour la sauvegarde de la Bibliothèque Marguerite Durand (BMD) a été un succès. Comment cette lutte peut-elle continuer ?

Merci à OLF pour son soutien qui se prolonge avec cet entretien, à toutes les personnes qui sont venues manifester devant la BMD, sans oublier les plus de 10000 personnes qui ont signé la pétition. La mairie de Paris a renoncé à son funeste projet mais nous ne pouvons nous contenter du statu quo. L’association Archives du féminisme va créer une commission ouverte à tou.te.s, dédiée à la poursuite de la réflexion et de l’action. Nous avons à gagner à travailler ensemble, avec l’intersyndicale, avec l’association Mnémosyne ou avec les associations féministes qui sont les bienvenues.

L’association Marguerite fera de la médiation culturelle dans le 13e arrondissement, pour qu’un dialogue s’établisse à partir des documents anciens de l’histoire des femmes. Cela fait connaître la BMD et montre un usage de cette bibliothèque assez inattendu.

Nous espérons que le projet de Cité des femmes de la mairie de Paris permettra d’inclure la bibliothèque, avec suffisamment d’espace et de bonnes conditions matérielles. 

OLF : D’où vous vient ce désir d’action pour la sauvegarde et la visibilisation du matrimoine féministe ?

Vous décrire ces actions, c’est vous parler de ce qui m’anime depuis le début de mes recherches en histoire, à la fin des années 1980. C’était déjà sur le féminisme ! J’en ai fait le sujet de ma thèse et j’ai toujours été sensible à la précarité, à la fragilité, à l’incomplétude de la documentation en même temps qu’éblouie, émue, par sa puissance. J’ai toujours été une militante – dès le lycée – et j’ai utilisé cette expérience, une fois devenue universitaire, pour créer et faire vivre des initiatives qui sont un pont entre le monde de la recherche et le reste de la société. La transmission de la culture féministe est essentielle ; il faut pour cela des moyens et une mobilisation qui s’appuie à la fois sur les institutions et sur les bonnes volontés.

OLF : Retrouve-t-on votre souci de documenter le féminisme dans son histoire ?

Comme historienne au XXIe siècle, je peux m’appuyer sur des institutions, sur l’université en particulier, et obtenir quelques (maigres) subventions du «féminisme d’Etat». Il y a un siècle, les moyens étaient plus limités, les efforts étaient plus individuels, pour ne pas dire sacrificiels pour Marie-Louise Bouglé dont le petit logement était envahi de livres et d’archives. Les efforts de préservation ont commencé à la fin XIXe siècle. Certaines collections ont été perdues. Ce n’est pas un hasard. Le féminisme avait peu de valeur pour les institutions qui auraient dû accepter par don ou legs les archives. C’est Marguerite Durand, journaliste et militante avisée, ayant d’utiles relations politiques, qui a le mieux réussi en obtenant la création d’une bibliothèque municipale spécialisée de la ville de Paris, en 1931.

OLF : La mobilisation pour la BMD a mis en avant à la fois l’importance de la sauvegarde du matrimoine féministe et l’absence de volonté politique…

L’absence de volonté politique est une constante, hélas. Un changement tout récent se fait jour avec une «grande collecte» sur les femmes en 2017-2018 mais je reste prudente et un peu sceptique car les Archives Nationales sont déjà saturées, ce qui provoque en ce moment une mobilisation des historien. ne.s que je soutiens totalement. Je n’oublie pas la longue indifférence de ce milieu aux archives féministes (ainsi les archives du fonds du Conseil international des femmes sont aujourd’hui à Bruxelles) qui a, en partie, provoqué la création de Archives du féminisme. Il serait logique et pratique de continuer à rassembler les fonds à Angers et à la BMD.

 

OLF : Face à ce manque d’implication politique en France, que peuvent faire les mouvements féministes ?

Toute association féministe devrait avoir une fonction «archives». Tout ce que nous faisons sur le matrimoine féministe participe à l’effervescence du féminisme actuel. C’est une aide pour l’action et pour la réflexion, cela nous inscrit dans une longue chaîne mémorielle et nous rend plus fort.e.s, avec un sentiment de légitimité accru. Garder toutes les archives puis les déposer ou les donner quand le moment est venu, réaliser des entretiens avec des militant.e.s est très utile car lorsqu’on attend trop longtemps, la mémoire se dégrade. Faire bon accueil aux demandes de recherche est aussi une manière de transmettre. Réaliser un livre, une exposition, un colloque, une oeuvre, un atelier wikipedia permet d’aller au-delà ponctuellement.

Si les obstacles sont toujours les mêmes (absence de priorité politique et manque de financement), ce serait un magnifique projet que d’avoir un musée sur l’histoire des féminismes. Et puis des gestes simples : suivre l’actualité ou adhérer à Archives du féminisme. C’est un lieu de réflexion, de formation, un réseau qui organise la collecte des archives et leur valorisation, au service de tous les féminismes d’hier et d’aujourd’hui.

 

Propos recueillis et mis en forme par C. Besné et JM Coquard

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