Procès Amiel, la fin de l’impunité : décryptage féministe d’une stratégie d’agresseur

Le 23 juin 2017, Sidney Amiel, ancien avocat à Chartres de 68 ans, a été reconnu coupable par la Cour d’Assises de Versailles d’un viol et de quatre agressions sexuelles aggravées commises contre des anciennes collaboratrices, secrétaires ou clientes de son cabinet, ainsi que contre son ancienne belle-fille. Il a été condamné à 10 ans de prison ferme.

En mai 2017, j’ai assisté à un autre procès à la Cour d’Assises de Pontoise lors duquel quatre victimes affrontaient ensemble un même agresseur. J’y étais avec le Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) dans le cadre de l’accompagnement solidaire qu’avait sollicité une des victimes. Cette première expérience m’a donné envie de suivre un second procès, c’est comme ça que j’ai assisté à quelques jours de celui de Sidney Amiel. Pendant les audiences, je prends des notes. Les débats sont très denses, la prise de notes me permet d’en rendre compte, mais aussi de prendre du recul par rapport à des récits qui sont difficiles à entendre et d’analyser le fonctionnement d’une Cour d’Assises ainsi que les enjeux pour la cour, les avocat.e.s des parties civiles, l’avocat.e général.e et l’avocat.e de la défense.

Pendant trois semaines, une centaine de témoins se sont succédé.e.s à la barre : proches des cinq victimes qui s’étaient constituées partie civile et proches de l’accusé, mais aussi et surtout de nombreuses avocates, anciennes collaboratrices, secrétaire ou clientes (une trentaine de femmes) qui dénoncent les mêmes violences sexuelles que les parties civiles. Chacune, parties civiles et témoins, ont raconté leur histoire avec un immense courage. Beaucoup d’entre elles ont libéré leur parole pour la première fois à l’occasion de la procédure.

Aux côtés des victimes parties civiles, il y avait également l’Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT), partie civile à la demande d’une des victimes. Les interventions et la plaidoirie de l’association ont permis de remettre à l’endroit certaines mines posées par l’agresseur et d’insuffler du féminisme dans les débats. Les représentantes de l’AVFT, Marilyn Baldeck et Laure Ignace, ont par exemple rappelé que dès lors qu’il y a une relation de pouvoir entre deux personnes, il ne peut pas y avoir de consentement libre, qu’il n’y a pas besoin de prouver de résistance physique pour qualifier une agression sexuelle ou un viol, que la contrainte ou la menace sont souvent aussi efficaces qu’une arme. Elles ont également expliqué à la cour ce qu’est la stratégie des agresseurs, et signalé l’usage de nombreux euphémismes dans le vocabulaire choisi tout au long du procès : ainsi les termes « mains baladeuses », « caresses » ont été utilisés pour désigner des agressions sexuelles, « relations sexuelles » pour désigner des viols, « coureur de jupons », « homme qui aime les femmes » pour parler de l’agresseur. Enfin, elles ont soulevé le problème de la prescription en matière de violences sexuelles. La prescription a en effet empêché de nombreuses victimes d’Amiel de porter plainte au moment où elles l’ont souhaité, comme c’est le cas de beaucoup d’autres femmes chaque année en France. Après avoir cité les prénoms de toutes les femmes qui auraient pu porter plainte s’il n’y avait pas eu de prescription, l’une d’elles dit : « Nous aurions pu ne pas avoir assez de place sur les bancs des parties civiles, nous aurions pu être 10, 20, 30 ».

En trois semaines, c’est un seul et même mode opératoire qui a été décrit. Toutes les femmes qui témoignent racontent des faits similaires, des agressions sexuelles au quotidien, complètement banalisées par l’agresseur qui se dit « tactile » : mains sur les cuisses, les seins, le sexe, baisers forcés… Ces agressions sont souvent commises aux mêmes moments, précis : quand il cherche un dossier dans un tiroir, quand elles rangent un parapheur dans la bibliothèque, quand il est seul en voiture avec l’une d’elles… Il a également violé certaines d’entre elles dont une des parties civiles, c’est ce qui vaut le renvoi de la procédure en Cour d’Assises.

Tout d’abord, il cible ses victimes selon certains critères : plus jeunes que lui, souvent arrivées récemment à Chartres (parfois elles n’y connaissent personne), ayant divorcé récemment, en deuil, venant d’être licenciées, ayant déjà subi du harcèlement moral et sexuel… Des éléments dont il a connaissance. Et puis, il a toujours un ascendant, une autorité sur les femmes qu’il agresse. Sur les secrétaires et les collaboratrices, dont le travail dépend de lui, sur les clientes qui ont besoin de ses services pour leur dossier, sur sa belle-fille âgée de 13 à 15 ans et qui vit chez lui au moment des faits.

Pour toutes, il installe un climat de peur et d’insécurité. Le fonctionnement du cabinet d’avocat a été évoqué de nombreuses fois durant le procès: il parle du cabinet comme d’une famille, un lieu qui serait protecteur et se décrit comme « le bon père ». Ainsi, il impose le tutoiement d’emblée et brouille les limites entre une relation professionnelle et les relations plus proches qui peuvent exister au sein d’une famille. L’AVFT a remis ce parallèle entre le cabinet et une famille à l’endroit en rappelant que la famille est le premier lieu des violences sexuelles, un espace qui protège particulièrement bien les agresseurs mais pas les victimes. Au cabinet, tout le monde parle d’un « langage fleuri », de « blagues salaces » : en un mot, misogynes. Il s’agit d’un climat de harcèlement sexuel environnemental comme l’a qualifié la Cour d’appel d’Orléans dans le cas d’une autre entreprise, le 7 février 2017. Les femmes y sont insultées, leurs vêtements et apparences commentées, le sexe est un sujet omniprésent. L’ancienne belle-fille d’Amiel décrit un climat similaire à la maison, elle parle du continuum qui existe entre les « blagues », les regards et puis les agressions sexuelles commises contre elle par Amiel ainsi que les viols dont elle accuse son fils. Les victimes décrivent leurs changements vestimentaires pour tenter de se protéger. Beaucoup parlent d’une « boule au ventre » chaque jour en allant travailler, parce qu’elles ne savent pas à quoi s’attendre. Amiel alterne en effet des périodes durant lesquelles il est sympathique, prévenant, « paternaliste » selon les mots des victimes et d’autres pendant lesquelles il les rabaisse, les humilie. Il entretient une confusion importante pour les victimes qui est insécurisante et qui diminue leur confiance en elles. C’est la même confusion qu’il utilise pendant les agressions, en agissant très soudainement, par surprise. Avant qu’elles n’aient eu le temps de comprendre ce qui s’était passé, il revient à un registre professionnel normal, comme si de rien n’était. Cela provoque une impression d’irréel particulièrement sidérante pour les victimes.

Ce climat misogyne permet aussi à Amiel de les isoler plus facilement. Les agressions les plus graves pénalement sont toujours commises en huis-clos, sans témoin direct : dans un bureau fermé, dans une voiture. Il divise les victimes entre elles comme le décrivent son ancienne belle-fille et son ex-femme, les coupant ainsi de soutien potentiel.

Pour toutes les victimes, il s’assure de verrouiller la parole pour assurer son impunité. Son statut de notable à Chartres est un levier de pouvoir important, il a des amis dont certains viennent expliquer à la barre à quel point il est sympathique et incapable de violence. Les victimes savent qu’il a une bonne réputation en tant qu’avocat, il est spécialisé en droit social et travaille avec la CGT : il paraît insoupçonnable. Elles savent que le dénoncer entraîne des risques pour leur carrière ou pour leur dossier. Il leur fait comprendre que ça sera la parole de l’une contre la parole de l’autre. Elles savent toutes qu’il connaît la loi et qu’il sait se défendre. Son ancienne belle-fille parle à la barre de sa peur de ne pas être crue face à un avocat renommé qui lui a d’ailleurs expliqué que « quand on est accusé, il fallait nier les faits ».

Cette stratégie se retrouve aussi dans sa défense. Il nie en bloc et inverse régulièrement la culpabilité en prétendant que certaines témoins étaient consentantes, et surtout en invoquant plusieurs complots dont il serait victime et qui seraient la vraie explication de ces accusations (complot antisémite, de la bourgeoisie de Chartres, des avocats jaloux de sa réussite, d’une entreprise dont il a défendu les salarié.e.s…), ces complots sont démontés un à un par les avocat.e.s des parties civiles et par l’avocat général. Il tente de décrédibiliser chaque témoignage par quelques mots méprisants et remet en cause leur sincérité. Son avocat le présente comme la victime du procès, un homme qui a « tout perdu » et parle de « mise à mort judiciaire ».

Cibler les victimes, les isoler, les mettre sous terreur, les dévaloriser, inverser la culpabilité, agir en mettant en place les moyens d’assurer son impunité : il s’agit d’une stratégie qu’installent tous les coupables de violences sexistes pour organiser les agressions qu’ils commettent. Cette stratégie a été mise en évidence par le Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV). Elle permet de montrer qu’il s’agit d’actes volontaires qui ont été préparés, réfléchis par l’agresseur. Il répète la même logique contre toutes les victimes et l’adapte en fonction des leviers de pouvoir dont il dispose. Amiel, comme tous les agresseurs, sait ce qu’il fait dès la première remarque sexiste. Identifier la stratégie de l’agresseur permet également de venir en aide à la victime en déjouant cette stratégie.

Que l’on soit la victime ou la personne qui l’accompagne, ces éléments de stratégie peuvent être dévoilés en posant quelques questions simples :

– Dans quel contexte de vulnérabilité l’agresseur a-t-il ciblé la victime ?

– De quelle manière l’a-t-il isolée ?

– Comment lui a-t-il fait peur ?

– Qu’a-t-il fait pour la dévaloriser, pour affaiblir sa confiance en elle ?

– Qu’a-t-il mis en place pour s’assurer que la victime gardera le secret, qu’il ne sera pas puni ?

– Et surtout, quelles mines a-t-il mises en place pour inverser la honte et la culpabilité ? Comment s’y est-il pris pour faire croire à la victime qu’elle avait “une part de responsabilité” dans le système agresseur ?

Ce procès montre aussi qu’un même agresseur fait le plus souvent plusieurs victimes, en utilisant le même mode opératoire, tant qu’il n’est pas mis hors d’état de nuire par la justice. Comme Amiel, dont la plupart des victimes l’avaient rencontré dans un cadre professionnel, alors qu’une d’entre elles a fait partie de sa famille, ils n’agissent pas nécessairement non plus dans un même contexte. Ils agressent des filles et des femmes partout et autant qu’ils le peuvent.

L’avocat de Sidney Amiel a fait appel du verdict.

Cécile Werey, 10-juillet-2017

Photo : @Typhaine Dee

Vous avez été victime de violences sexuelles ? Vous accompagnez une victime ? Ces associations peuvent vous aider:

AVFT - Association européenne contre les Violences faites aux femmes au Travail - www.avft.org

01 45 84 24 24 - du lundi au vendredi, de 9h30 à 15h


Viols Femmes Informations - Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) - www.cfcv.asso.fr

0 800 05 95 95 - du lundi au vendredi, de 10h à 19h