L’identité de genre invisibilise le patriarcat, par Meghan Murphy

Le 10 Mai 2017, Megan Murphy, féministe radicale, et fondatrice du site canadien FeministCurrent a été auditionnée par le comité sénatorial canadien, aux côtés de Hilla Kerner du Vancouver Rape Relief [1] contre le projet de loi C-16 , la législation sur « l’identité du genre » au Canada. Voici une traduction de sa présentation.

Un problème majeur avec ce projet de loi est qu’il propose de modifier quelque chose d’aussi important que la Loi canadienne sur les droits de la personne et le Code criminel pour inclure quelque chose qui n’est même pas définissable.

Selon le ministère de la justice canadien et le Code des droits de la personne de l’Ontario, « l’identité de genre » est définie comme « l’expérience intérieure et personnelle que chaque personne a de son genre ».

Mais cette définition n’appréhende pas correctement ce qu’est le genre. Le genre ne se réfère pas à une expérience intérieure ou personnelle – c’est une construction sociale. Il est le moyen de renforcer les stéréotypes et l’oppression des hommes sur les femmes. Les stéréotypes de genre n’ont rien à voir avec le sexe biologique mais plutôt avec la définition de la masculinité et de la féminité.

Il y a un siècle, le système de genre dictait que les femmes ne devaient pas voter ou être considérées comme des personnes à part entière selon la loi canadienne. Il stipule que les hommes seraient intrinsèquement violents, agressifs, indépendants, affirmés et rationnels alors que les femmes seraient intrinsèquement passives, délicates, maternelles, irrationnelles et émotives. Ces idées ont été réfutées, grâce en grande partie au mouvement féministe. Cependant, aujourd’hui, en créant et défendant l’idée que l’on peut avoir une « identité de genre » personnelle, nous régressons. Personne ne nait avec un « genre ». Nous naissons avec un sexe biologique masculin ou féminin et le genre nous est imposé par la socialisation. Les femmes ne se reconnaissent pas en tant que telles parce qu’elles portent des hauts-talons ou qu’elles aiment le rose, elles se reconnaissent en tant que femmes parce qu’elles sont de sexe biologique féminin.

Traiter le genre comme s’il s’agissait d’un choix intérieur ou individuel est dangereux car cela occulte complètement comment et pourquoi les femmes sont opprimées, en tant que classe, sous le patriarcat.

Le patriarcat a été inventé afin de contrôler la capacité reproductive des femmes, et les stéréotypes de genre ont été créés afin de faire croire que ce système hiérarchique était un ordre naturel. Les femmes et les filles du monde entier sont tuées, prostituées, violées et maltraitées tous les jours, non pas parce qu’elles portent des robes, ont des cheveux longs ou se comportent de façon passive, mais parce qu’elles sont femmes et que le patriarcat prétend que les femmes sont des êtres inferieurs, qu’elles sont à la disposition des hommes pour leur usage, que les hommes peuvent les posséder, les acheter, les vendre et les surveiller. La lutte pour les droits des femmes s’est construite sur cette base. Parce que nous avons compris, en tant que société, que les femmes sont victimes de discriminations et subissent la violence masculine, indépendamment de leurs vêtements, de leur langage corporel ou de leur comportement (ce qui maintenant est apparemment défini comme une « expression de genre ».)

L’idée qu’il suffirait simplement aux femmes de changer leur expression de genre ou de s’identifier différemment pour échapper à l’oppression patriarcale est insultante et évidemment fausse. Cependant, c’est cette arnaque que véhiculent les notions d’«identité de genre» et d’«expression de genre».

Si nous affirmons qu’un homme peut être une femme en nous basant sur quelque chose d’aussi vague qu’un « sentiment » ou parce qu’il choisit d’adopter une apparence conforme aux stéréotypes de la féminité, quelle conséquence cela a-t-il sur les droits des femmes et leur protection ? Devrait-il être autorisé à candidater à des postes, des subventions ou des programmes, spécialement réservés aux femmes parce que les femmes sont justement sous-représentées ou marginalisées dans des secteurs dominés par les hommes ? Ou parce que les femmes sont moins rémunérées que les hommes, sont plus souvent licenciées, ou ne sont pas embauchées ; tout cela étant à la base justifié parce qu’elles tombent enceinte ou parce qu’il est entendu qu’elles tomberont enceinte un jour ?

Ce que les hommes « ressentent en eux-mêmes » ne change en rien le pouvoir et le privilège qui leur sont donnés dans cette société et ce que les femmes « ressentent en elles-mêmes » ne change en rien leur expérience du sexisme. Je ne « ressens pas en moi-même » le besoin d’être insultée de façon misogyne, d’être objectivitée, maltraitée ou harcelée sexuellement, et pourtant cela m’est imposé de toute façon. Je n’ai pas choisi d’être traitée comme une femme dominée par le système patriarcal et je ne me suis jamais sentie à l’aise avec la féminité. Est-ce que cela fait de moi un homme ?

Dissoudre les catégories « homme » et « femme » afin de permettre la « fluidité de genre » peut sembler progressiste. Mais cela n’est pas plus progressiste dans les circonstances actuelles que de dire que la race n’existe pas et que les Blancs qui ne se « sentent » pas blancs ou qui adoptent des comportements stéréotypés habituellement associés aux personnes de couleur n’auraient pas de privilège dans ce monde. Si une personne blanche osait faire ça nous appellerions cela à juste titre une imposture et dénoncerions un tel comportement. Pourquoi alors accepter l’idée qu’un homme s’appropriant les stéréotypes sexistes traditionnellement associés aux femmes, pourrait comme par enchantement changer de sexe et se dépouiller de son privilège d’homme ?

Les droits des femmes et des filles passent à l’as pour accommoder une ‘tendance’. Le projet de loi C-16 peut sembler convaincant dans ses efforts pour paraitre ouvert d’esprit et inclusif, mais c’est en fait un véritable terrain miné. Je vous implore de reconsidérer les conséquences et implications de cette façon de penser, de ce discours et de ce projet de loi avant de s’embarquer sur ce terrain glissant.

Meghan Murphy, 10 mai 2017.

Traduction française par Céline Piques, relecture par Claire Bouet.

[1] Centre de soutien et d’hébergement pour les victimes de viols.