Le syndrome des couilles de cristal

Le syndrome des couilles de cristal

Ou comment le confort testiculaire des usagers des transports publics prime sur le confort de tou.te.s. Petit état des lieux du manspreading : origine, déclinaisons, solutions mises en œuvre pour lutter contre.

 

Le man-quoi ?

Ce terme anglais désigne la pratique d’un homme qui s’assoit en écartant les cuisses démesurément, occupant ainsi plus qu’un siège dans les transports en commun. C’est de l’empiètement puisque, au final, c’est la voisine (en général une femme) qui voit son espace réduit en se faisant la plus petite possible.

Le terme peut se traduire en français par « l’étalement masculin. ». Il est également appelé « syndrome des couilles de cristal » par Osez le Féminisme ! (oui, cette expression a été inventée par Lucie, une militante de l’association !), tournant en dérision l’argument selon lequel cette position serait nécessaire à la bonne santé des testicules.

Le terme “manspreading” se popularise en 2014 aux USA, suite à une campagne lancée dans le métro new-yorkais par la Metropolitan Transportation Authority pour combattre les comportements irrespectueux. Il était l’un des comportements incriminés au même titre que manger, garder son sac sur le dos à l’heure de pointe ou écouter de la musique trop fort.

Le mot a d’ailleurs fait son entrée dans le dictionnaire anglais en ligne Oxford en 2015.

Manspreading vient s’ajouter aux autres mots-valises anglais débutant par le préfixe « man » pour décrire des comportements masculins d’occupation de l’espace.

  • mansplaining : man + explaining = quand les hommes expliquent aux femmes ce qu’elles savent déjà (notamment en termes de sexisme) ;
  • manterrupting : man + interrupting = quand les hommes ne peuvent s’empêcher de couper la parole aux femmes ;
  • manslamming : man + slamming = quand les hommes ont tendance à s’approprier le trottoir et bousculer.

Si le terme est relativement récent, la recherche féministe à ce propos est bien plus ancienne. Dès les années 1970, des chercheuses ont étudié la question des corps des femmes et des hommes dans l’espace. Dans son ouvrage Body Politics de 1977, Nancy Henley note ainsi le double-standard de l’occupation de l’espace entre les femmes et les hommes : « non seulement le territoire et l’espace personnel des femmes doivent être restreints et limités dans l’espace, mais aussi leur attitude corporelle. Leur féminité est évaluée en effet par le peu d’espace qu’elles occupent, tandis que la masculinité des hommes est jugé par l’expansion et la force de leurs gestes flamboyants » (traduction de Noémie Renard, du blog Antisexisme, dans cet article).

 

Les racines du ma(l)nspreading

Ce comportement fait partie du continuum des violences contre les femmes dans une société patriarcale. En effet, les hommes s’approprient l’espace public et marquent leur domination. L’espace public est créé par et pour les hommes ; les femmes y sont indésirables, à moins d’être à la disposition sexuelle des hommes.

 

Ces comportements commencent dès l’école maternelle : les garçons occupent le centre de la cour de récréation, alors que les filles sont cantonnées à des endroits délimités sur les côtés.

Christine Bard, historienne du féminisme, explique que l’inégalité est une question de relations : « cette position n’est pas sans rapport avec le pénis et les testicules : écarter les jambes, c’est suggérer que leur volume est considérable. C’est aussi obliger les femmes à serrer les jambes : le genre fonctionne de manière relationnelle ». Les Anglo-saxon.ne.s ont une expression pour ceci : « It takes two to tango. ».

Le manspreading trouve ses racines également dans les gestes et postures que nous adoptons de façon différenciée selon que nous soyons une femme ou un homme. 

Alors que nous éduquons les filles et futures femmes à serrer les cuisses, croiser les jambes, baisser le regard… les jeunes hommes sont eux appelés à étaler leurs attributs sans entrave. Pour les filles : tiens toi droite, baisse la tête, rentre le ventre, sois souriante mais pas trop ! De quoi faire de nous de jolie plantes vertes gracieuses, et surtout, peu envahissantes. Pour les garçons : parle fort, roule des épaules, bombe le torse, écrase tout le monde. 

Des injonctions qui amènent les femmes à se faire toute petites et discrètes et les hommes à prendre un maximum de place dans le métro, dans la cour de récréation, sur les bancs de la fac, sur les bancs publics, dans les cafés, dans la rue… au détriment des femmes.

 

Le manspreading dans le monde

En Espagne, le parti Podemos a déposé en juin 2017 un projet de loi au parlement de la région de Madrid, pour interdire le manspreading. Le même jour, la société de transport madrilène a ajouté un pictogramme dans les bus pour demander aux usagers de ne pas occuper deux sièges en s’asseyant les jambes écartées.

Ces mesures ne seraient pas arrivées sans les féministes. En effet, une pétition avait été lancée plus tôt par les Mujeres en lucha (femmes en lutte).

Au Japon, des affiches représentant les « manspreaders » en envahisseurs venus de l’espace pullulent dans le métro. En Turquie, une organisation féministe a lancé en février 2019 un mouvement sur les réseaux sociaux pour inciter les hommes à laisser de la place aux femmes dans les transports en commun.

 

Et en France ?

A Paris, la RATP a déclaré ne pas avoir de retour de la part d’usager.e.s sur ce phénomène, mais plutôt sur la propreté. Pourtant, 100% des femmes ont été victimes de harcèlement dans les transports en commun selon une étude du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes.

Et, selon Hélène Bidard, adjointe à la Maire de Paris en charge de toutes les questions relatives à l’égalité femmes-hommes, « le manspreading participe à ce sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public. »

Le 4 juillet 2018, le groupe écologiste de la mairie de Paris demandait une incitation pour sensibiliser les usager.e.s de la RATP au manspreading.

A Bordeaux, un pictogramme illustrant un homme collé contre une femme, s’inscrit dans une campagne de lutte contre les violences masculines dans les transports de la métropole bordelaise lancée par Keolis, opérateur privé de transport public en septembre 2017. Mais les “frotteurs” ne sont pas les seuls concernés par cette mise à jour du règlement.

En effet, l’un des pictogrammes concerne le manspreading. « Veillez à serrer vos jambes, vous pourrez ainsi laisser plus de place à votre voisin et voisine », peut-on lire.

La mobilisation contre le manspreading s’intensifie ! Cependant, certains esprits chagrins pourraient questionner l’urgence de s’attaquer à ce phénomène alors que les questions de l’inégalité salariale ou des violences conjugales paraissent toucher plus cruellement les femmes. Là encore, l’argument est souvent opposé aux féministes accusées de se tromper de combat. Sauf que la domination masculine fait système et qu’il faut en combattre chacun des rouages.

A nous d’”étaler” la bonne parole féministe !

 

Article écrit par Maya Forbin

Illustration de AliceDes

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