Les Dames des Roches poitevines

Sous le mystérieux nom de “Dames des Roches” se cachent deux femmes visionnaires du XVIème siècle, qu’on pourrait qualifier de “féministes” avant l’heure. 

Mère et fille, Madeleine Neveu (v.1520-1587) et Catherine Fradonnet (1542-1587) semblent avoir tout partagé. Si notre culture patriarcale ne s’étend pas sur leurs vies, les lettres qu’elles ont échangé nous apprennent beaucoup de leurs pratiques dans cette petite ville provinciale qu’est Poitiers, à la Renaissance. Ce seront les premières lettres privées de femmes publiées en France, en 1586. 

Madeleine, pourtant sincèrement éprise de son époux, sitôt mariée lutte pour sa liberté et les droits qui lui sont arrachés (voir: Pleurant amèrement mon douloureux servage). Elle conçoit alors déjà le mariage comme une prison de l’âme et le regrette amèrement. Catherine est quant à elle déchirée entre son affection pour l’écriture, et ses passions amoureuses. Décrites ouvertement comme hétérosexuelles par leurs contemporains, on peut également les penser lesbiennes par certains de leurs textes (voir les deux poèmes ci-dessous). Entretenant de multiples liaisons, Catherine fait le choix de ne jamais se marier (malgré une position toujours officiellement ambigüe sur l’importance du mariage), sur le conseil de sa mère: lui permettant de “conserver le bonheur que représente cette liberté sans attaches de jeune fille” (Madeleine à Catherine). 

Que ce soit poèmes, correspondances, nouvelles ou encore l’un des premiers romans épistolaires, le plus grand amour de Catherine reste l’écriture, elle le signe sous le nom de “Charite” (cf: A ma quenouille, son poème le plus connu). Madeleine et elle organisent un grand Salon littéraire: d’éminents humanistes s’y retrouvent, et c’est dans cette émulation commune qu’elles lancent la publication de leurs premiers textes (poèmes, dialogues et tragi-comédies bibliques). Leur influence atteint Paris, si bien qu’en 1577, c’est même Henri II et Catherine de Médicis qui séjournent à Poitiers, des poèmes honorifiques leurs sont alors édifiés. Les Dames des Roches prônent l’éducation des femmes en valorisant leur intelligence et l’utilité qu’elles pourraient elles aussi avoir dans la société. Utilisant ainsi un argument encore très moderne, elles vont plus loin que Christine de Pisan, en assumant que même la plus ignorante ne peut qu’y gagner à devenir “femme docte”.

C’est d’une épidémie de peste que s’éteindront les deux femmes, cueillies par la mort un même jour d’hiver de l’année 1587.

Mathilde Gamot

Textes poétiques, Catherine Des Roches.

Ne me regardez point, je vous suppli’ madame

Ne me regardez point, je vous suppli’ madame
Détournez de vos yeux la trop vive splendeur :
Quand vous me regardez leur violente ardeur
S’écoulant par les miens me brûle dedans l’âme.

Ne me regardez point, ah mon Dieu je me pâme,
Je ne saurais souffrir la grâce et la douceur
De vos yeux trahissants, qui dérobent mon cœur
Pour le sacrifier en l’amoureuse flamme.

Ne me regardez point, maîtresse, vos regards
Me sont autant de feux, me sont autant de dards :
Qui peut voir sans mourir telle flamme élancée,
Celui voit sans fléchir le soleil radieux,
Il voit sans admirer la grand voûte des cieux,
Et peut enclore Dieu de l’humaine pensée.”

Dites moi Soupir doux-flottant

“Dites moi Soupir doux-flottant
Sortant du sein de ma Maîtresse,
Mon Cœur qui pour elle me laisse
Est il gaillard ou mal-content ?
Ton Cœur amoureux plein de Foi
Ayant séjour tant agréable,
Dédaigne ton Corps misérable
Et ne veut retourner chez toi.”

A ma Quenouille

“Quenouille, mon souci, je vous promets et jure
De vous aimer toujours, et jamais ne changer
Votre honneur domestiqu' pour un bien étranger
Qui erre inconstamment et fort peu de temps dure.

Vous ayant au côté, je suis beaucoup plus sûre
Que si encre et papier se venaient arranger
Tout à l'entour de moi: car, pour me revenger,
Vous pouvez bien plutôt repousser une injure.

Mais, quenouille, ma mie, il ne faut pas pourtant
Que, pour vous estimer, et pour vous aimer tant,
Je délaisse de tout cette honnête coutume
D'écrire quelquefois; en écrivant ainsi,

J'écris de vos valeurs, quenouille, mon souci,
Ayant dedans ma main le fuseau et la plume.”

(N.b.: Quenouille: outil de filage des matières textiles)
 Pour plus d’informations, consulter le site “Cultivons nous” où se trouvent plusieurs poèmes de Catherine des Roches en libre accès: http://www.cultivonsnous.fr/c/poesie-catherine-des-roches/
 
Ainsi que l’article Persée de 1990, par Madeleine Lazard concernant les deux femmes : https://www.persee.fr/doc/albin_1154-5852_1990_num_3_1_1290

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