La pédocriminalité dans le cadre familial : l’inceste un crime majeur

Si les violences sexuelles sont un fait social de première importance qui touche principalement les filles et les femmes, elles s’exercent aussi essentiellement dans un cadre de proximité affective et relationnelle. C’est vrai pour les femmes adultes, ça l’est encore plus pour les mineures, l’inceste et ses multiples déclinaisons constituent donc un aspect essentiel de la pédocriminalité.

En janvier 2017, l’Observatoire de la protection de l’enfance (ONPE) a publié les chiffres des violences faites aux enfants durant l’année 2017. 19700 plaintes ont ainsi été déposées, 7050 pour faits de viols, 12650 pour harcèlement et agressions sexuelles. 78% de ces plaintes concernent des petites filles et, dans 30% des cas, ces violences sexuelles se déroulent dans le cadre familial.

C’est énorme. Et pourtant, selon l’AIVI (l’Association internationale des victimes de l’inceste), ces chiffres sont très en-deçà de la réalité car 90% des victimes ne portent pas plainte. Et, encore selon l’AIVI, 80% des plaintes sont classées sans suite.

L’association avait donc réalisé un sondage en 2009 qui lui avait permis de dénombrer que 6% des Français.e.s avaient été victimes d’inceste dans leur enfance, dont 5% des femmes. Si 4 millions de Français.e.s ont été victimes de ce crime dans leur enfance et leur adolescence, il constitue donc un aspect essentiel de la lutte contre la pédocriminalité.

Définir l’inceste : un crime aux multiples formes

L’inceste apparaît comme un fait social majeur. Et cela d’autant plus lorsque l’on réfléchit à la façon dont ce crime est défini.

Car l’inceste, ce n’est pas le viol. La question du consentement ou de la contrainte ne se pose pas puisqu’il concerne un enfant et un membre de sa famille avec lequel il entretient, selon l’AIVI, « un lien de proximité, d’autorité, de confiance, de dépendance et d’amour. » Les agresseurs peuvent appartenir à la famille de sang ou à la famille par alliance.

Et même si physiquement, toujours selon l’AIVI, l’inceste peut être un viol, autrement dit tout acte de pénétration imposé par l’agresseur, il peut aussi prendre la forme d’une agression sexuelle dans laquelle l’agresseur impose un toucher sur le corps de l’enfant avec son propre corps à des fins de satisfaction sexuelle.

L’inceste peut aussi se dissimuler derrière le « nursing pathologique » pour reprendre les mots d’Isabelle Aubry, présidente et fondatrice d’AIVI, ainsi « sous couvert d’actes d’hygiène ou de soins, l’agresseur assouvit ses pulsions en pratiquant des toilettes vulvaires trop fréquentes, des lavements, des prises de température inutiles […] ».

Enfin, l’inceste peut aussi être « moral », selon l’AIVI : faire l’amour devant son enfant, le photographier nu ou lui raconter ses aventures sexuelles… Tout cela relève de l’inceste.

L’inceste naît dans un climat familial incestuel, pour reprendre le terme du psychanalyste Paul-Claude Racamier. Car, dans le système familial incestuel, il n’y a pas de limite entre les générations et entre les corps : l’incestuel peut ainsi se traduire, selon un cas traité par P.-C. Racamier, par le partage d’une seule serviette de toilette par toute la famille.

Ce brouillage physique et temporel s’exprime de manière multiple. L’inceste, et l’incestuel qui le nourrit, concerne donc bien plus d’enfants que les chiffres du nombre de plaintes donnés par l’Observatoire de la protection de l’enfance.

D’autant plus que de nombreux enfants restent des victimes silencieuses car les pratiques des pédocriminels dans le cadre familial sont le plus souvent tues : en effet, par le chantage affectif notamment, leurs victimes sont contraintes de garder le secret pour préserver le système familial (d’ailleurs les dénonciations provoquent souvent l’exclusion de celles-ci du cercle familial).

L’inceste, un abus de pouvoir terriblement destructeur

L’inceste est terriblement destructeur. De fait, il déclenche, comme toutes les agressions de quelque nature qu’elles soient, une dissociation traumatique. Ainsi, selon les mots de la psychiatre Muriel Salmona, la dissociation traumatique se caractérise par « une anesthésie émotionnelle et des troubles de la mémoire souvent responsables d’amnésie traumatique partielle ou complète des violences subies […] » car face à un stress extrême représentant un risque vital cardio-vasculaire et d’atteintes neurologiques, le circuit émotionnel disjoncte, l’amygdale cérébrale (qui gère la réponse émotionnelle et donc le stress) est déconnectée et le cerveau produit des anesthésiants (notamment des endorphines), c’est cette anesthésie émotionnelle et physique que l’on nomme dissociation traumatique, elle se traduit par un sentiment d’irréalité, la victime devenant spectatrice de ce qu’elle subit. Cette dissociation traumatique s’accompagne aussi d’une disjonction du circuit de la mémoire, c’est cette mémoire traumatique, non intégrée, qui peut se déclencher à tous moments, même de très nombreuses années après les faits, et qui fait revivre avec la même intensité les violences vécues.

Outre la dissociation traumatique, l’inceste est aussi un  « meurtre psychique » car, selon l’AIVI, « il crée la confusion dans l’esprit de l’enfant […]. [Il] inverse les rôles : l’enfant devient le parent du parent, crée la peur et place la victime dans une constante insécurité. »

Ces conséquences traumatiques très graves sont le résultat d’un abus de pouvoir d’adultes, de parents sur leur enfant dont il est très long et très difficile de guérir. En effet, en moyenne, la révélation de ce crime intervient 16 ans après les faits et seulement 30% des cas font l’objet d’une plainte, encore plus rares sont les procès (chiffres AIVI).

La guérison est cependant possible en s’adressant à des soignants formés et capables de traiter les psychotraumatismes, par ailleurs il existe aussi des groupes de parole dans les grandes villes (organisés par AIVI) qui peuvent être un soutien.

Mieux traiter et reconnaître judiciairement ce crime

Néanmoins, les soignants formés restent peu nombreux et il n’existe pas de reconnaissance dans le droit de ce crime, ce qui ne facilite pas le processus de guérison.

L’AIVI revendique donc la reconnaissance officielle de ce crime dans la loi ainsi que, et avec elle de nombreuses associations de protection de l’enfance et des associations féministes (dont OLF !), l’inscription législative claire et précise qu’un enfant ne peut consentir à un acte sexuel avec un adulte. Elles se positionnent aussi pour l’allongement du délai de prescription.

Face à l’immense déception créée par la loi dite Schiappa, tout est donc encore à faire pour faire reconnaître ce crime. Mobilisons-nous !

 

Claire Besné

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