La non-prise en compte des spécificités des femmes par les professionnel.le.s de santé

15%. C’est le pourcentage de femmes dans les tests cliniques de médicaments contre le VIH, alors qu’elles représentent 55% des personnes séropositives. Et pourtant les effets secondaires de ces médicaments sont différenciés selon le sexe : dérèglements hormonaux, risques d’infarctus… Plus généralement, il existe plusieurs phases de test des médicaments : on compte 22% de femmes dans les phases 1 et 2, et une relative parité pour la phase 3. Ainsi, comme les femmes sont sous-représentées dans les essais, elles subissent 1,5 à 2 fois plus d’effets secondaires que les hommes selon la Pr de génétique médicale Claudine Junien.

Un des arguments avancés est la volonté des laboratoires pharmaceutiques d’exclure les femmes enceintes, par précaution, mais aussi les femmes sous contraception hormonale, pour ne pas « biaiser » les résultats par d’éventuelles interactions avec le médicament testé. En bref, la pilule est la 1ère méthode contraceptive des femmes, mais les femmes concernées sont exclues des tests, empêchant de fait l’étude de ces potentielles interactions.

En cause également, l’idée patriarcale selon laquelle l’homme est la norme, le standard physiologique ; la femme est l’exception, soumise à des variations hormonales envisagées comme pathologiques. Ainsi, mêmes les rats ou les souris de laboratoires sont à 80% masculins, sans justification aucune hormis le sexisme du savoir médical.

En conséquence, il a été démontré aux Etats-Unis, que la grande majorité des médicaments retirés du marché américain entre 1997 et 2000, l’ont été parce que des effets secondaires chez les femmes n’avaient pas été détectés lors des essais. Depuis 2012, des directives ont été introduites pour corriger partiellement ce biais.

 

Le Levothyrox : un scandale sanitaire qui touche à 80% les femmes

 31 000. C’est le nombre de soigné.e.s. qui ont signalé des effets secondaires graves depuis la mise sur le marché de la nouvelle formule du Lévothyrox, médicament pour la thyroïde. Et ce chiffre est bien en deçà du nombre de personnes impactées puisque, selon l’AFMT (Association Française des Malades de la Thyroïde), près d’1 million sur les 3 millions de personnes prenant le Levothyrox quotidiennement se rendent à l’étranger pour s’approvisionner avec le médicament ancienne formule. Or, 80% de ces soigné.e.s sont des femmes.

Hypertension, insomnies, douleurs musculaires importantes, pertes de mémoire, grande fatigue, perte d’appétit, chute de cheveux, troubles cardiaques graves ou pensées suicidaires… Face à cette longue liste d’effets secondaires, le laboratoire Merck reste dans le déni total, parlant même d’”effet nocébo” : les femmes, à force d’être alertées des risques du médicament, se « découvriraient » les symptômes en question. Une forme d’hallucination collective !

 

Pour les médecins : les hommes font des crises cardiaques, les femmes des crises d’angoisse.

Un autre exemple choquant : l’attaque cérébrale (ou AVC), dont les symptômes diffèrent selon le sexe. Les symptômes masculins (douleur dans la cage thoracique, douleur dans le bras gauche) sont les plus « connus » et donc diagnostiqués plus rapidement. Les campagnes de préventions des AVC sont conçues sur la base de ces symptômes. Les symptômes féminins sont mal connus par les professionnel.le.s de santé comme par les soigné.e.s : fatigue, mal de dos, essoufflement ou fortes nausées. Ils peuvent être confondus avec d’autres troubles comme l’anxiété. 

Ces erreurs de diagnostic résultent d’une mauvaise connaissance des symptômes différenciés selon le sexe, et sont aussi renforcés par les stéréotypes sexistes : les femmes sont jugées plus sujettes aux angoisses, plus douillettes, elles sont moins prises au sérieux.

Or, la prise en charge rapide dans les trois heures est essentielle pour éviter les séquelles lourdes ou même le décès de la personne qui est victime d’un AVC. Les attaques cérébrales sont aujourd’hui la 1ère cause de décès chez les femmes. 

Selon Catherine Vidal et Muriel Salle (Femmes et Santé, encore une affaire d’hommes ?[1]), dans le cas de l’infarctus du myocarde, à symptôme égal une femme qui se plaint de douleurs dans le thorax se verra prescrire des anxiolytiques, alors qu’un homme sera orienté vers un cardiologue.

 

L’endométriose : mal connue, mal diagnostiquée, mal prise en charge.

1 femme sur 10 souffre d’endométriose. La maladie étant mal connue par les médecins y compris les gynécologues, une minorité d’entre elles seront correctement diagnostiquées et prises en charge. L’endométriose se caractérise par la prolifération de tissu utérin ou endométrial en dehors de l’utérus notamment sur les trompes ou les ovaires, mais aussi dans l’appareil urinaire et digestif et parfois jusqu’aux poumons. Les symptômes sont souvent des douleurs intenses pendant les règles, mais aussi des douleurs pendant les rapports sexuels ou aux toilettes, des douleurs au niveau de l’abdomen ou même des jambes. L’endométriose est à l’origine d’infertilité chez 40% des femmes malades.

Ces symptômes sont souvent qualifiés de simples « règles douloureuses » de prime abord. En réalité, les douleurs de l’endométriose sont invalidantes et résistent aux antalgiques. L’errance médicale est courante : il faut en moyenne 5 ans pour que les médecins posent un diagnostic correct, à un moment où les lésions des organes touchés peuvent être avancées. 

Maladie touchant 10% des femmes, elle reste pourtant peu étudiée et donc peu connue ; sûrement parce qu’elle touche à ce qui reste encore un tabou : les menstruations des femmes. Sujet parfois difficile à aborder, les règles sont encore associées dans notre société patriarcale, à la honte et à la souffrance. Il est souvent intimé l’ordre aux filles ou aux femmes de « prendre sur soi », tellement la douleur pendant les règles est banalisée et la souffrance des femmes minimisée. 

 

Les femmes ont été ainsi doublement pénalisées par le corps médical :

D’un côté, historiquement (au XIXème siècle en particulier) le savoir médical s’est construit contre les femmes. Par exemple, l’« hystérie » (étymologiquement : maladie de l’utérus), était décrite comme la névrose des femmes. Des centaines de pages ont été écrites, accusant les femmes d’être soumises aux variations hormonales, aux « humeurs », ou d’être plus sensibles à la douleur… Les femmes sont en fait considérées comme d’éternelles malades, en bref : le « sexe faible ». Ces idées sexistes dans la santé permettaient de légitimer l’inégalité de leurs droits civiques (refus de la citoyenneté, refus du droit de vote).

De l’autre côté, les spécificités biologiques réelles des femmes sont encore largement ignorées par le savoir médical actuel : essais cliniques discriminants, maladies de femmes comme l’endométriose ignorée par la recherche médicale… Avec là aussi un postulat sexiste : l’homme est l’universel, la norme sur lequel se construit le savoir, la femme est l’exception.

Le discours médical perçu comme objectif car scientifique est en fait profondément politique et donc sexiste. A nous féministes de réinvestir ce savoir médical pour le questionner !

 

Céline

 

 [1] Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ?, Catherine Vidal et Muriel Salle, Belin, collection Egale à égal, 2017

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